Identification

Mrs Dalloway, Virginia Woolf (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 26.09.22 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Iles britanniques, Roman

Mrs Dalloway, Virginia Woolf, Folio Bilingue, mai 2022, trad. anglais, Marie-Claire Pasquier, 512 pages, 11,90 €

Ecrivain(s): Virginia Woolf Edition: Folio (Gallimard)

Mrs Dalloway, Virginia Woolf (par Didier Smal)

 

Cette journée de juin 1923 vécue par Clarissa Dalloway est bien connue, cette dichotomie ressentie entre Mrs Dalloway et Clarissa, entre les conventions à respecter et maintenir et les sentiments à faire taire voire effacer, entre les angoisses et le désir de plénitude, entre le passé et le présent, dans un Londres déambulatoire à la temporalité rythmée par Big Ben : tout l’art de Virginia Woolf y resplendit, dans un flux de conscience émouvant et perturbant. L’occasion est toujours belle de se baigner à nouveau dans ce flux, pour y ressentir des émotions contradictoires en apparence mais jamais univoques. Dont acte avec le présent volume, présentant l’avantage d’une mise en regard du texte original en anglais avec le texte traduit en français, traduction plus récente que celle lue il y a vingt ans environ chez Flammarion.

Mais, las ! cette mise en regard tourne au désavantage de la traduction nouvelle ! En la lisant, on ressent parfois un malaise, on a l’impression que la réputation de fluidité de la plume de Woolf, pourtant déjà approchée avec une traduction précédente, est usurpée : le flux de la conscience de Clarissa Dalloway rencontre des barrages, des phrases cessent de sinuer pour soudain être prises entre des berges artificielles, et tourner le regard vers la page de gauche, lire le texte en anglais met en évidence le manque de musicalité de la traduction ici proposée. Comme à l’habitude lorsque est évoquée cette problématique, le mieux est de montrer plutôt que commenter – ici, l’on se contentera des premières lignes du roman :

« Mrs. Dalloway said she would buy the flowers herself.

For Lucy had her work cut out for her. The doors would be taken off their hinges ; Rumpelmayer’s men were coming. And then, thought Clarissa Dalloway, what a morning – fresh as if issued to children on a beach.

What a lark ! What a plunge ! For so it had always seemed to her, when, with a little squeak of the hinges, which she could hear now, she had burst open the French windows and plunged at Bourton into the open air ».

Ces lignes, sous la plume de Marie-Claire Pasquier, deviennent :

« Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.

Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche. Il fallait sortir les portes de leurs gonds ; les serveurs de Rumpelmayer allaient arriver. Et quelle matinée, pensa Clarissa Dalloway : toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage.

La bouffée de plaisir ! le plongeon ! C’est l’impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un coup les portes-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air du dehors ».

On pourrait s’en contenter, de cette traduction, et se dire que les choix de la traductrice, qu’on aurait acceptés tels quels sans la possibilité de se référer au texte original, auraient un sens : il faudrait se demander pourquoi « she would buy the flowers herself » devient « elle se chargerait [ajout lexical qui en sus implique que Mrs Dalloway ressentirait cet achat comme un fardeau, ce qui est absent du texte de Woolf] d’acheter les fleurs [on a perdu le “herself”, qui est suppose-t-on transféré dans le “se chargerait”, à ceci près que la notion de “charge”, de “fardeau”, est absente du “herself” : c’est peut-être juste par goût que Mrs Dalloway veut procéder à cet achat elle-même] ». Mais, outre que cela demande une gymnastique mentale de chaque instant ou presque, les yeux passant sans cesse de la traduction française au texte anglais pour tâcher de comprendre certains choix, la traduction de Simone David, datée pourtant de 1929, offre un meilleur miroir au texte de Woolf :

« Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même.

Lucy avait de l’ouvrage par-dessus la tête. On enlèverait les portes de leurs gonds ; les hommes de Rumpelmayer allaient venir. “Quel matin frais ! pensait Clarissa Dalloway. On dirait qu’on l’a commandé pour des enfants sur une plage”.

Comme on se grise ! comme on plonge ! C’était ainsi jadis à Bourton, lorsque, avec un petit grincement des gonds qu’il lui semblait encore entendre, elle ouvrait toutes grandes les portes-fenêtres et se plongeait dans le plein air ».

Cette traduction est imparfaite et aberrante aussi dans certains de ses choix (passer de deux exclamations constituées d’un seul substantif à deux exclamations constituées d’une proposition, par exemple), mais au moins évite-t-elle deux péchés : ajouter ou soustraire du sens au texte de Woolf et contrecarrer son rythme, sa fluidité.

Tout cela est gênant, car on est une fois de plus confronté à une volonté d’imposer au texte original des flexions renouvelées et devant être telles, pour se différencier d’une traduction précédente. Il doit exister une voix moyenne, et l’on redit l’exemple ce qui se fait dans le domaine de la science-fiction : réviser une traduction ancienne. Dans le cas présent, l’exemple proposé par Simone David, un choix musical, rythmique, plus en accord avec la fluidité désirée par Woolf, lue par exemple au début du dernier quart de Mrs Dalloway :

« And once they found the girl who did the room reading one of these papers in fits of laughter. It was a dreadful pity. For that made Septimus cry out about human cruelty – how they tear each other to pieces ».

Pasquier : « Et un jour ils avaient surpris la fille qui faisait le ménage en train de lire une de ces pages en se tordant de rire. Désolant incident. Car Septimus s’était répandu en lamentations sur la cruauté des hommes – sur le fait qu’ils se déchirent les uns les autres ».

David : « Un jour ils avaient trouvé la bonne qui, tout en faisant le ménage, lisait un de ces papiers et se tordait de rire. Ce fut très malheureux. Car Septimus se lamenta sur la cruauté humaine – on se déchire les uns les autres ».

Aucune des deux traductions n’est satisfaisante, et David peut aussi faire montre de lourdeur (« tout en faisant le ménage ») – mais au moins n’est-elle pas dans désir systématique ou presque d’allonger la sauce syntaxique.

Avec tout ça, on a à peine évoqué Mrs Dalloway, sa place dans l’histoire de la littérature, le sens à donner à ce roman, puisqu’on a été confronté à une édition bilingue qui a donné envie de s’intéresser à nouveau au phénomène de la traduction. C’est un peu vain, convenons-en, car cette argutie finirait par faire oublier l’essentiel : un roman d’une belle humanité, qui montre avec justesse notre tendance à laisser le temps passé nous engluer, quitte à frôler voire embrasser une folie à tout le moins momentanée. Alors que l’essentiel, auquel arrive à peine Clarissa Dalloway (mais valons-nous mieux qu’elle ?), serait d’accéder au présent, ce moment « où toutes les choses arrivent ensemble ».

 

Didier Smal


  • Vu : 538

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Virginia Woolf

 

Virginia Stephen grandit dans une famille recomposée dont le père, à la personnalité fantasque mais illustre, sera longtemps le modèle.

Elevée dans un milieu très cultivé, elle développe très tôt une personnalité angoissée avant même que la mort prématurée de sa mère ne l'entraîne sur la pente de la dépression.

Avec ses frères et sa sœur, elle fréquente les milieux artistiques, et à la mort de son père, son rythme créatif s'accélère.

Elle est l'auteur de romans, comme 'Mrs Dalloway' ou 'La Chambre de Jacob' qui, en rupture avec les règles classiques littéraires, se veulent des tableaux 'impressionnistes' des méandres de l'âme.

Elle édite, avec le soutien de son mari, Léonard Woolf, de grands auteurs étrangers, parmi lesquels Dostoïevski et Freud.

Virginia Woolf se suicide en 1941.

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

Lire tous les articles de Didier Smal

 

Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.