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Monsieur Stark, Pierre Girard (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil le 29.05.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Monsieur Stark, Pierre Girard, éd. L’Arbre vengeur, 2014, 139 pages, 9 €

Monsieur Stark, Pierre Girard (par Jean-François Mézil)

 

Ce livre m’a été offert par un ami – il faut dire qu’Henri se passionne, depuis quarante ans, pour les écrivains oubliés. Pierre Girard (Genève 1892-1956) en est un ; il l’était en tout cas pour moi jusqu’ici.

Après dix ans comme agent de change (il y a dans sa vie et dans ce livre quelque chose de Kafka), Pierre Girard se donne entièrement à l’écriture : poèmes, chroniques (dans le Journal de Genève et La Gazette de Lausanne, ou à la radio), romans et nouvelles.

Ne quittant guère Genève qui sert de cadre à ses écrits, il fait figure de solitaire, même s’il côtoie Valéry Larbaud et se lie d’amitié avec lui ; même s’il aime venir quelquefois à Paris – il y croise Paul Valéry, James Joyce, Léon-Paul Fargue, et d’autres.

Autre remarque liminaire : vous me pardonnerez l’excès de citations – je ne vois, en fait, guère mieux que d’y recourir, tant ce livre regorge de phrases savoureuses.

Mais foin de ces prolégomènes, venons-en à Monsieur Stark (août 1938)… je vous sens bouillir d’impatience.

M. Stark dirige de main de maître une usine de cigarettes américaines. Probable adepte de Henry Ford, il a minutieusement rédigé les règles industrielles et sociales qui doivent présider au développement de son entreprise.

La mécanique de ce monde entrepreneurial entièrement voué au progrès (on pense aux Temps modernes de Charlie Chaplin, le film était sorti deux ans plus tôt), où tout est contrôlé et répond aux consignes édictées, tant pour ce qui est du travail que lorsqu’il s’agit des vacances (« Il y avait même un tableau qui indiquait où lesdits travailleurs devaient se reposer, selon leur tempérament, leurs globules rouges, la forme de leurs ongles, et leur caractère psychique »), va progressivement et inflexiblement se dérègler.

Comment ? Oh ! c’est tout simple : avec l’arrivée d’une nouvelle secrétaire de direction. Thème éculé allez-vous penser… Que nenni ! Nous avons là un chef-d’œuvre de distinction, de doigté, ai-je envie d’écrire, qui renouvelle entièrement le genre. Loin de sombrer dans la trivialité, cet amour s’avère en effet hors norme.

Les deux impétrants, sortes de dieu et de déesse descendus pour nous de l’Olympe (mais sans les débordements qu’on leur connaît), s’écartent des sentiers battus et exercent l’un sur l’autre un attrait qui s’interdit toute mièvrerie romanesque, dévolue au commun des mortels. Pour commencer, leur amour n’est jamais déclaré : « Séphora n’écrivait jamais à personne sauf pour des clés oubliées. Pour elle, l’amour était sans paroles, parlées ou écrites ». Pour autant, il n’est pas platonique, il s’en faut (il est même subtilement érotique), mais reste circonscrit, ne pouvant se faire qu’in situ, dans le huis-clos du bureau directorial : « aimer Séphora hors de ce bureau, hors de cette odeur de pitchpin, c’eût été aussi sacrilège que de transporter sur la terre l’étreinte glacée des sirènes ». Après quoi, chacun se garde des trivialités amoureuses, faites de mots doux et de caresses, et rentre chez lui.

Quid alors des scènes érotiques (je vois votre œil qui pétille) ? De quelle teneur sont-elles ? Oh ! d’un érotisme empreint de pudeur : « Le pot de crème, les fruits, qui, le soir, gardent encore le velours du matin, le thé léger, étaient la seule sensualité de Séphora, pendant les vacances. Mais quand, étendue nue sur son lit de fer, abandonnée aux caresses des astres, elle gisait, ce qu’elle voyait, avant de glisser dans le sommeil, c’était le puissant visage de M. Stark ».

Ou, plus loin : « Elle aurait voulu tout expliquer, son angoisse à cause de la lettre, la fusillade dans les rues. Mais comment parler dans l’étreinte de M. Stark ? Elle laissa ce soin à un sein qui s’anima aussitôt sous la main de son maître ».

Car l’acte de chair est toujours sublimé, voire transcendé jusqu’à l’extrême : « Ce fut un soir d’amour, passé, il est vrai, toute seule ».

Un livre aux phrases inventives et poétiques, avec, à l’occasion, un zeste de surréalisme qu’on dira distingué et tout en retenue : « Séphora n’avait goûté avec lui le plaisir que sous sa forme la plus pure, la moins romantique, sans soupirs, sans paroles, sans le moindre sentiment. Ensuite, il engloutissait mélancoliquement des sardines, jetant les boîtes dans la nuit d’octobre » ; ou encore « elle avait volontiers cédé à M. Stark. Mais elle ne commença de l’aimer qu’à partir du moment où elle ouvrit la caisse de rhododendrons. Cataracte qui libère un soudain dégel, l’amour fondit de toutes parts sur elle. Elle se piqua le doigt à un clou, suça le sang, et comme Siegfried, elle comprit qu’elle aimait ».

Ainsi qu’il est écrit dans l’excellente préface de Thierry Laget (à lire après le livre comme toutes les préfaces), Pierre Girard pose sur le monde un « regard qui illumine le banal et transforme la moindre flânerie en cérémonie vénitienne ».

On pourrait lui appliquer ce qu’il a dit de Giraudoux : « un foisonnement de champagne, une langue railleuse, un je-ne-sais-quoi de Diderot, un de ces esprits légers que la vie et l’écriture amusent ».

À défaut d’un prix littéraire, à titre posthume, Monsieur Stark mériterait un Lépine de la fantaisie littéraire.

Il faut vous ruer sur ce livre, à l’instar des deux protagonistes : « Et plusieurs fois par semaine, le garçon de bureau hochait la tête en trouvant le soir un des fauteuils en tubes d’aluminium tordu. Car les unions de M. Stark et de Séphora avaient gardé leur caractère d’assaut ».

 

Jean-François Mézil

 

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A propos du rédacteur

Jean-François Mézil

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Jean-François Mézil est né à Cannes. Il vit et écrit à Lautrec. Il a publié, à ce jour, trois romans.