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Moisson, Jim Crace

Ecrit par Léon-Marc Levy 23.10.14 dans La Une Livres, Rivages, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman

Moisson (Harvest) Traduction de l’anglais Laetitia Devaux Août 2014. 266 p. 20 €

Ecrivain(s): Jim Crace Edition: Rivages

Moisson, Jim Crace

 

La lecture de Moisson est une expérience littéraire qui se fait rare : lire un roman du début du XIXème siècle américain écrit en 2014, vous l’avouerez, ce n’est pas commun. Et lire un chef-d’œuvre du XIXème siècle écrit aujourd’hui est encore plus stupéfiant. Bien au contraire. Cette lecture est un bonheur de chaque instant, une sorte de voyage – dans l’espace certes puisque nous sommes en … - mais surtout dans le temps. Parce que l’histoire se situe en … mais aussi parce que Jim Crace écrit comme le faisait un Washington Irving ou les sœurs Brontë, dans une langue classique et dans un élan propre au romantisme littéraire.

Les points de suspension qui précèdent ne sont pas un oubli ou une erreur. On ne sait réellement pas où se situe l’action, ni quand. Jim Crace s’inscrit délibérément dans une sorte de nulle part hors temps qui accentue encore le sentiment d’universalité et d’éternité que sécrète ce roman. A la manière vraiment des contes anciens « il était une fois, dans un pays imaginaire … ». Pays – village - coupé du monde. Le narrateur est un « immigré » mais il a fini par s’intégrer totalement à ce monde isolé, consanguin, ce « royaume de parentèle »

« La fille d’une famille est la nièce dans une autre, la tante dans une troisième, et la bru dans une quatrième. Si vous n’êtes pas vous-même un Saxton, un Derby ou un Higgs, un membre de votre famille l’est. Nous vivons en colonie, en cousinerie même, pourrions-nous dire. »

Dans cet effarant microcosme, toute arrivée d’un nouveau est perçue comme une menace mortelle, comme une rupture de l’ordre établi. Et à l’intrusion Jim Crace fait une place métaphorique perlée tout au long du récit. Intrusion/inclusion du narrateur, accepté mais « autre » néanmoins. Intrusion/exclusion d’un trio étrange de visiteurs qui va provoquer le chaos. Crace développe le thème de la paranoia de tout groupe social fermé dont l’objet obsessionnel est le rejet du nouveau, de l’étranger. De cette fable intemporelle, Jim Crace fait une fable d’une modernité hélas saisissante. En raison du thème du rejet de l’altérité mais aussi par la basse continue qui accompagne cette histoire et qui laisse entendre les grandes mutations économiques (on passe de l’élevage ancien des bovins à l’élevage intensif des ovins – ce qui pourrait situer le roman dans les années 30 du XXème siècle)

L’univers littéraire de cette œuvre baigne dans le baroque, teinté de mysticisme, de fantastique et de brutalité. On pense souvent à la Légende de Sleepy Hollow parce qu’on retrouve des personnages proches du héros, le narrateur venu de l’extérieur, M. Plume, un géomètre savant. Egalement par la présence sombre et menaçante de la Nature, présence obligée dans toute grande œuvre américaine. On pense aussi, bien sûr, à Emily Brontë et aux « Wuthering Heights ». Mais ici, la Nature n’est pas nature sauvage et libre, mais une nature domestiquée, exploitée, bridée par le travail des hommes. Ce qui n’en fait pas pour autant une partenaire docile, loin de là :

« La campagne est hargneuse. Elle vous cherche noise. Elle distribue des coups et des plaies. Elle rend vos paumes rudes et vos yeux rouges. Elle vous griffe avec des ronces et des épines si vous tentez de vous écarter du sentier. »

Mais nous retrouvons une obsession des raconteurs d’espace avec le personnage et le travail de M. Plume : il fait des cartes topographiques, comme ces faiseurs de cartes chers aux écrivains du Montana. Rick Bass nous en a donné une belle illustration avec son dernier roman « Cette Terre qui nous possède* ». On ne saurait dire mieux pour les personnages de « Moisson » : ils sont possédés par la Terre bien plus qu’ils ne la possèdent. Les plans de M. Plume sont les rets qui vont prendre dans leurs mailles – bientôt -  les habitants du village.

« A cet instant M. Earle (nous ne penserons jamais à lui sous ce nom) déroule l’un de ses croquis de travail et nous demande de venir contempler notre univers « tel que le voient les cerfs-volants, les moineaux et les étoiles ». Nous nous avançons et nous bousculons dans la lumière de la lanterne. « Il est plus complet qu’hier », déclare M. Plume. Mais à nouveau, nous ne voyons que ses formes géométriques et ses carrés. Sa carte nous réduit à un ensemble de traits dépourvus de vie. Puis il nous montre un deuxième plan avec des espaces différents. « Votre futur univers », déclare-t-il. »

« Moisson » est un roman âpre, violent, par son cadre, le caractère sombre et amer de ses personnages, les événements sinistres qui le jalonnent – morts mystérieuses, disparitions inexpliquées. L’écriture de Jim Crace et la superbe traduction de Laetitia Devaux se sont mis au service de cette histoire qui semble sortie du XIXème siècle : style romantique, exalté, limpide.

On ne peut en finir avec ce chef-d’oeuvre sans évoquer une autre parenté littéraire qui nous touche particulièrement. L’ombre de Giono rôde dans plusieurs passages. Ecoutez :

« Le travail est terminé. La semence est répandue. Le ciel me rappelle qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, la terre demeure, le sol endure, le champ vivra jusqu’au dernier jour, et le jour d’après encore. Son odeur est puissante et faisandée. C’est la plénitude. »

C’est aussi la plénitude pour le lecteur.

 

Leon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Jim Crace

 

James "Jim" Crace, né le 1er mars 1946 (68 ans) à St Albans dans le Hertfordshire, est un écrivain britannique.

Il obtient le National Book Critics Circle Award en 2000 pour Being Dead (L’Étreinte du poisson).

 

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil