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Mohair suivi de mot à mot oratorio, Max Fullenbaum (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret 10.09.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Poésie

Mohair suivi de mot à mot oratorio, Voix Editions, Richard Meier, 2016, 29 €

Ecrivain(s): Max Fullenbaum

Mohair suivi de mot à mot oratorio, Max Fullenbaum (par Jean-Paul Gavard-Perret)

 

A la fin, la répétition : Max Fullenbaum et la Shoah

L’ambition d’un livre tient à ce qu’il engage de mots de vie et de mort. Pour autant, « dire » ne suffit pas. Il existe par exemple bien des témoignages sur la Shoah, plus poignants les uns que les autres (de Levi à Anthelme, de Rawicz à Littell aujourd’hui pour le plus récent d’entre eux). Mais qui ne peuvent que tourner autour de l’innommable. Max Fullenbaum, pour tenter d’aller au-delà de cette transmission, a percé une brèche. Car, et comme il l’écrit, « dès 1923 l’année où Marcel Duchamp devint un peintre défroqué, les nazis prirent possession de ces mots à mots déjà là ». Les mots en effet sont toujours prêts à l’emploi pour les bourreaux comme pour leurs victimes. Et c’est pourquoi l’auteur a su inventer un « pas au-delà » (Blanchot). D’où le titre qui par lui-même casse le « ready-made » de ce qu’il semble signifier. Il devient le hors clos du forclos que Duchamp avait ressenti en transformant l’urinoir en fontaine et que Lacan formalisera plus tard en opposant à la langue ce qu’il nomme « lalangue ».

Fullenbaum a compris qu’il fallait déclore le for intérieur du discours. Dès lors et puisque « La Shoah, autant qu’une conquête de territoires, fut une conquête de l’air » (au moment où les nazis s’octroyèrent le droit de disposer de l’air libre et d’en priver ceux qui pour eux devaient disparaître), l’auteur a découvert le mot « mohair » en le détournant par le changement de son genre. « Le » mohair devient « la » mohair, et, précise-t-il, « il faut le prononcer à voix haute pour comprendre qu’au-delà de son énoncé se trouve la mort ». Et elle se répercute jusque dans le DVD qui accompagne ce livre.

Le poète ici restitue le mort et l’air. Comme il l’écrit : « Mohair devint la mort phonétique ». Pour autant, non sans d’abord y avoir songé, mais afin d’éviter ce qui aurait pu devenir un truquage par la recherche de divers néologismes, Fullenbaum a ouvert une autre voix et voie de détournement. Sa « table des matières » (répétée sur chaque page de gauche) va « simuler un engrenage » mais aussi un mouvement de scansion aussi visuel qu’auditif.

La topographie du livre est donc essentielle d’autant qu’elle mime aussi le bruit et le rythme des bogies qui entraînèrent 6 millions d’innocents vers la mort programmée. Ce texte, dans son développement en deux colonnes, devient dès lors une expérimentation capable de transformer ce qui ne peut se dire et qui reste de l’ordre de l’impensable en un oratorio où tout se dit de l’horreur. Existe un mélange « étrange et pénétrant » (comme aurait dit Verlaine) de la douleur et de la cruauté. Mohair reste à ce titre un livre majeur et peut-être le seul en tant que poème-chant à la mémoire de la Shoah. Existe là tout une mécanique optique et poétique de segment qui décale la narration vers une évocation plus « haute » et prégnante. A l’inverse d’un Primo Levi – même s’il n’en est pas éloigné – Fullenbaum crée une puissance évocatrice capable d’évoquer l’insupportable à travers des répétitions. Il donne libre court à son imaginaire et à sa mémoire avec un don de l’empilement débridé mais aussi une charge qui pousse les situations paroxysmiques vers un point de non-retour. L’auteur prouve une fois de plus qu’on ne se remet jamais de l’histoire, surtout lorsque sous Hitler on avait un nom que l’auteur nomme « inflammable ». Pour autant, Fullenbaum n’écrit pas un énième livre sur la Shoah. Il surprend par la jeunesse de son écriture. Pour dire le désastre, au lieu d’étouffer la langue, il crée une iconographie sans icones où l’interdit de l’image se trouve respecté puisqu’elle ne serait qu’un artefact à ne pas tolérer.

Les convulsions engendrées par la Shoah prennent donc des dimensions complexes, émotionnelles, physiques, individuelles, collectives. La fragilité jaillit du corps du discours en ordre de marche là où les corps « circulent » vers la mort. Celui qui dans son enfance a échappé par un quasi-miracle aux rafles, et à dévaler son pays en Pétainie, mélange ses souvenirs et le réel en fragments terribles. Parfois une seule phrase suffit pour tout comprendre. Et des années 40 à aujourd’hui rien ne change. Même dans le mot « juif », l’auteur distingue un hiatus, une coupure mais aussi un lien où, comme dans son ou sa « mohair » le masculin et le féminin se mêlent. Existe là quelque chose d’irréductible. Et ce pour une raison majeure et un défi : la littérature ici ne se recopie pas, elle s’invente et progresse. Elle indique un passage ou une traversée au moment où le texte semble appartenir non à un ordre de ce qui fut, de ce qui reste en devenir, et que rappellent les jeux de substances syntaxiques.

L’auteur remonte et démonte la topographie de l’existence et du monde là où il fait basculer la mémoire par ce corps-écriture. Surgit, des vocables les plus simples, une étrange intensité et un émoi donné par la cassure des syntaxes. Une ouverture duale souligne le silence pour mieux dire et voir mieux la solitude, le cercle de la clôture. Nulle possibilité de négligence, rêverie, oubli. Le monde est retenu en suspens dans l’espace et en un étrange cours afin de suggérer l’invisible et d’épouser le mouvement imperceptible de la catastrophe d’hier toujours prête à renaître de ses cendres. C’est pourquoi l’auteur – sans être impudique – refuse toute « neutralité » à l’écriture : voici en conséquence des traces dont on ignore tout. L’éloignement a ainsi des paliers, des bornes. Demeure le chemin effectué et celui qui reste à parcourir. Le texte est en ce sens impitoyable mais laisse place à une circulation douloureuse : à l’étoile imposée succèdent ces bribes où l’histoire régresse au moment où les victimes tombent dans le gouffre. Fullenbaum reconstruit toute une charge souterraine qui suivit son cours. Et qui peut reprendre à chaque instant.

Par ses fragments et répétitions, Mohair appartient bien à l’ordre des Textes à conquérir, qui prouvent que la littérature comme l’existence ne doit pas se vivre en suivant la foule mue par des mots d’ordre en guise de table de matières : car à le faire, le monde, tout se perd.

Ici la poésie devient métaphore quasiment plus physique que métaphysique. L’auteur remonte et démonte la topographie de l’existence et du monde par celle de ce livre où la « mort à chevelure de mot » avance, où le monde bascule et où l’être tente malgré tout de tenir. En ce sens, Mohair est un livre total. Entre mort et mort y existe tout de même « une tranche de vie » aussi intime qu’universelle et qui peut se lire à l’aune du passé comme – hélas – du présent. L’apparent éloignement de la Shoah reste une proximité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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A propos de l'écrivain

Max Fullenbaum

 

Max Fullenbaum est né Paris en 1937. Il vit et travaille à Trôo (41800) et a publié une dizaine de livres.

 

A propos du rédacteur

Jean-Paul Gavard-Perret

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Domaines de prédilection : littérature française, poésie

Genres : poésie

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Fata Morgana, Unes, Editions de Minuit, P.O.L


Jean-Paul Gavard-Perret, critique de littérature et art contemporains et écrivain. Professeur honoraire Université de Savoie. Né en 1947 à Chambéry.