Identification

Mémoires sans visages, suivi par De quel cri traversée et par Une petite anthologie, Colette Gibelin

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 12.12.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Mémoires sans visages, suivi par De quel cri traversée et par Une petite anthologie, éd. du Petit Véhicule, coll. La Galerie de l’or du temps, 2016, textes illustrés par Françoise Rohmer, 123 pages, 20 €

Ecrivain(s): Colette Gibelin

Mémoires sans visages, suivi par De quel cri traversée et par Une petite anthologie, Colette Gibelin

 

À la lecture de la poésie de Colette Gibelin nous sommes saisis par la profonde densité maîtrisée du texte. « Cela touche à l’infini de la mesure de la démesure », a écrit l’éditeur Luc Vidal dans Regain, regard-source et mémoires dans l’œuvre poétique de Colette Gibelin (en l’Après-Lire des Mémoires sans visages & autres textes, éditions du Petit Véhicule, 2016). Si l’effort du travail reste imperceptible pour le lecteur, ce dernier en reçoit sensiblement les chants fertiles dans l’écriture parce que « La poète ne triche pas. C’est si personnel, si singulier que cela touche le cœur de chacun » (Ibid). Colette Gibelin exprime elle-même cet aspect de son travail dans l’Avant-Lyre du même recueil :

« Relisant (…) les textes en vue de cet ouvrage, il m’a semblé que cet ensemble témoignait d’une évolution assez marquée dans mon parcours poétique (…) l’écriture me semble avoir considérablement évolué.

Les premiers recueils se présentent sous la forme d’un épanchement lyrique débordant, traversé par des vagues d’images où l’on reconnaît l’influence du surréalisme (…) Par la suite j’essaierai de m’affranchir des influences formatrices (surréalisme, romantisme version école de Rochefort, versification traditionnelle), et de trouver une voix personnelle, un chant librement choisi. Tous mes efforts tendront alors à maîtriser le torrent verbal primitif, à condenser, resserrer le lyrisme et à remplacer l’image échevelée issue de l’inconscient par des images que j’appellerai “justes”, je veux dire par là mettant à jour des correspondances véritables. Cependant, malgré ce travail de maîtrise du courant poétique, j’ai tenté de conserver le souffle, l’élan, la parole non pas débordante ni non plus, ce qui serait un autre excès, brisée, hachée, refusée, mais une parole en mouvement, un rythme, un envol ».

« Une parole en mouvement, un rythme, un envol »… ce chant insufflé par la poésie de Colette Gibelin traverse dans un cri retenu une quête du vivre gardée intacte malgré la douleur. Une quête où le lecteur écoute chaque clin des mots bruire dans la « détresse des chardons », rassembler en une variation émouvante des regards émiettés « iris déchiquetés », « une cathédrale de silence » dressée comme l’arbre de vie au-delà de la souffrance…

 

« J’ai les yeux hagards d’avoir trop regardé les soleils tristes des déserts

Et j’ai roulé dans une détresse de chardons

Le port, je le refuse

Si j’ai mené les barques noires sous la lune, c’était par pur délire

de naufrage

Rien n’a sombré, que moi-même, et ce centre brûlant du vide,

sphère de vent, géologie morbide

J’ai les stigmates de l’absence, je me cherche dans les varechs,

dans les cactus, les ammonites et le gypse

Quel geste me rendra le jeu de vivre parmi les coquelicots fragiles

Et les rires ?

 

Je vire

Girouette brûlée,

Lacèrements de paille sèche

Je te lance une prière morne, mélopée lasse de l’automne

J’ai tant mordu la terre, dans ma rage d’or pur

et de cris sans mélanges

Je suis comme un long cyprès dressé vers l’au-delà de la souffrance

Qui donc accepterait de prendre la relève pour la dernière guerre ?

Est-ce toi ?

M’entends-tu ? »

(Mémoires sans visages, p.19)

 

« Je dresse dans la nuit une cathédrale de silence et de peur où s’ensevelissent

les mémoires sans visages

Faites jouer les grandes orgues pour qui ne peut mourir une seconde fois

J’avance,

Limité,

Sarments desséché,

Dans une éclatante lumière de solitude et de sang »

(Id., p.21)

 

S’entend dans cette quête du vivre, le cri continu souterrain de « la mélodie brune » :

« C’est un terrible travail que celui de vivre la terre brune,

sans défaillances

La terre creusée de cigales, orange ravinée, rides de sel brûlé

C’était hier peut-être ? »

(Id., p.16)

 

Le temps télescope ses pans de mémoire (mot qui résonne tant dans l’œuvre poétique de Colette Gibelin et si plein de signifiances qu’il figure le carrefour de véritables sentiers (cf. Regain, regard-source et mémoires dans l’œuvre poétique de Colette Gibelin (en l’Après-Lire des Mémoires sans visages & autres textes, éditions du Petit Véhicule, 2016). Le temps télescope ses pans de mémoire et ses vols d’oiseaux fous. Le chemin de la poète se trace, vent debout coûte que coûte « sans défaillances », loin des « bâtisseurs de vent (…) sans mémoire ».

 

« J’avance, dans les gifles des fleurs,

Peut-être à reculons »

Ou encore :

« Je tâtonne, dans la boule bleue du destin

Où est l’issue ? »

(Id., p.17)

Ou encore :

« Vois-tu, je n’ai pas de souvenirs

Je n’ai que cette dure lumière blanche qui découpe sur la mort

des ombres sèches

Cette longue mémoire d’eau morte où s’agitent les algues bleues

de la nuit

Je te parle, je ne sais qui tu es

Tu as pris déjà tant de voix

Tu as pris tant de fois ta voix de printemps noir

Je t’adresse ces lieux sans visages, ces branches abolies,

ces déserts de paroles »

(Id., p.15)

 

La douleur au fil de l’existence fut sans doute Un si long parcours (titre d’un recueil de Colette Gibelin paru aux éditions de l’Harmattan en 2007) – « J’arrive de la nuitJe respire », écrit la poète – que les mémoires demeurent sans visages, que l’Autre (le toi, le tu) reste toujours évanescent Dans le doute et la ferveur (éditions Encres Vives, 2012) d’une nuit lézardée où les ongles et la rage ont plongé dans l’être, nouant des désastres, ralliant des astres ébréchés / brûlés, dans la forêt de signes du Langage.

Émergeant d’une solitude « bue aux calices de givre », après avoir connu « les longs dépouillements acharnésÀ briser les breloques », la poète rassemble un sang neuf de lumière jaillissant d’un soliflore de l’absence où l’iris renaît incandescent, renforcé d’avoir failli, d’avoir failli faner (parcouru par les soubresauts frivoles des « bâtisseurs de vent », des « cavaliers du vent » sans mémoire, hôtes de la mort soufflant le désastre), ravivé d’être ressorti, vivant, fleur, astre-fleur – d’amertume –, d’avoir grandi d’avoir su « étouff(er) les crisCriblant la peauEntrant dans la chair aiguisée, l’amenuisant » et rejaillir de la terre brune laborieuse, férocement vivante, à vivre durement « enlacée sur toutes les herbes de la mort », à n’oublier que le temps puisque

« Rien ne meurt, que le temps »

La poésie de Colette Gibelin est iris d’incandescence jailli du soliflore de l’absence, de la souffrance, pudique à étouffer ses cris contre les digues du silence, les hurlements du fracas des sables, abouchant les mots à cet « abîme à gémir les étoiles ».

L’Autre – « tu », « toi » – semble une quête d’un être perdu, effacé dans sa certitude d’existant vivant à côté de soi, au point que sa réalité même semble questionnée : « J’avance,Dans le soleil blanc de la mémoireMais j’ai perdu le fil d’Ariane qui me menait vers toi,vers qui ? », « Est-ce toi ?Qui es-tu ? », « Est-ce toi ?M’entends-tu ? ».

La poésie de Colette Gibelin gagne son intensité de la retenue des grandes marées dont témoignent ses textes, dans une pureté de déchirure où les plaies brûlent avivées de ne pouvoir se refermer, étouffées dans une « douleur d’argile » où l’Autre revient de sa perte intarissable gémir et hurler dans les éclaboussures du langage, faisant « crier l’incendie sur le lac » ; revient « intact au fond de moi, dans une mémoire sanglante et nueoù tous les souvenirs s’annulent / …

« Toi, le mépris des soleils altérés, et du mépris lui-même

Tu diminues dans les spirales du passé, et c’est pourtant l’éternité que

Répercutent les miroirs de ton visage blanc

Je ne te reconnais que dans le vent, et dans les torrents d’ombre

où j’ai imprimé mon amour et ma haine

Mais tu sais bien de quels glaïeuls je parle, et que les prairies sont gelées

Rien ne meurt, que le temps »

 

La nature, provençale, participe à ce chant des mémoires sans visages, nous offrant une ample poésie cosmique :

 

« Le murmure de l’impossible écrase déjà mes phrases aveugles

Je crie l’incendie sur le lac

Et les crinières blanches des départs avortés

Pourquoi le taire, je n’ai pas d’autres souvenirs

que ces ébauches dépouillées,

Un brin de thym vaut une pâquerette

J’ai froissé l’immortelle sur une plage battue des vents

Toi, mon prince des mers, je savais ta douleur

Et la mosquée des sables,

Comme un grand cormoran parmi les tamaris

Je n’ai besoin de rien

Je marche sur les dunes, sur les murailles des châteaux-forts

où tu cueillais, qui donc cueillait l’œillet sauvage ?

Je suis la mémoire des fleurs, mais pourrais-je t’imaginer

autrement que figé dans un herbier exsangue

J’entends une chanson glacée brûler le monde à ses accords cachés »

 

Cette nature résonne en correspondances dans le deuxième volet de ce recueil De quel cri traversée,atteignant un lyrisme d’une parfaite maîtrise, accentuant l’intensité émouvante des mots déployés dans une synesthésie cosmique et sentimentale, offrant des moments remarquables de véritable poésie :

 

« Un vent d’épis noyés, de terres à délire

Dur et grenat, l’horizon nul,

Nudité cernée

L’étendue blanche et lumineuse impose un difficile espoir,

Au goût d’anis et de fenouil

Je parle avec ce feu gercé,

Qui me délie,

Me dénie

Vivacité de l’esprit sur le vide

Qu’ai-je à dire

Sinon la transparence, l’éternité brûlée ?

Pureté, roche aiguë,

La mer ne laisse pas de traces,

Ni le sel

Migrations d’aloès et d’armoises,

La marée rase mes images

Et j’entre dans l’hiver avec des cris d’oiseaux »

 

Sur le fil du vertige, traversée par les « rafales de l’oubli » et « cette tendresse perlée de pluie », avec « sur les lèvres les cris du soleil », la poésie de Colette Gibelin porte, avec cette modulation tenace, ce chant dépouillé au plus près de la Langue, de nos dires, de nos mémoires, des appels de grand air avec des mots de feuilles où nous nous sentons vivre

 

« Mais moi,

Aveuglée d’aube et d’immobilité

J’ai sur les lèvres les cris du soleil

Et j’entends dans mon sang les pinèdes bleuies

Rien

Rien d’autre que ce chant dépouillé,

Cette modulation tenace

Avec ces mots de feuilles,

Je délimite un espace vide, mauve, une faille sobre

Où peut-être vivre »

 

Murielle Compère-Demarcy

 


  • Vu : 1429

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Colette Gibelin

 

Colette Gibelin est née en 1936 à Casablanca, au Maroc. Elle y a passé son enfance et son adolescence, avant de poursuivre ses études supérieures à l’École Normale supérieure de Paris. Elle est nommée professeur de Lettres à Fez en 1961, puis en 1967 à Brignoles, dans le Var, où elle a pris racine et vit une retraite active.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.