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Marcel Duchamp ou le Grand fictif : essai de mythanalyse du « Grand verre », Jean Clair

Ecrit par Matthieu Gosztola 10.12.14 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Marcel Duchamp ou le Grand fictif : essai de mythanalyse du « Grand verre », Jean Clair

 

 

Marcel Duchamp ou le Grand fictif : essai de mythanalyse du « Grand verre », Jean Clair, Éd. Apostasis, 160 pages, 20 €

(le commander : apostasis.com)*

 

Le Grand Verre, qui a pour nom originel : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, est une œuvre éminemment complexe, cryptique, onirique, de Duchamp, composée de deux panneaux de verre assemblés, œuvre qui a occupé l’artiste plus de dix ans, dès 1912, et qu’il a laissée inachevée en 1923.

De quoi s’agit-il exactement ? Est-il seulement possible de décrire brièvement cette aventure de l’art, dans le temps immobile de la contemplation ? Jean-François Lyotard écrit dans Les Transformateurs Duchamp : « Le Grand Verre est traversé en son milieu par une paroi duplice analogue à celle qui sépare les dissoi logoi des sophistes […]. La ligne qui sépare le haut et le bas du Grand Verre serait la tranche d’un plan. Ce plan figure la charnière entre deux espaces tridimensionnels virtuels, celui des Célibataires et celui de la Mariée : dans l’espace tridimensionnel, l’intersection de deux volumes est un plan ; mais dans l’espace bidimensionnel, que constitue la surface du Grand Verre, comme de tout tableau, ce plan est projeté sous l’apparence d’une ligne, celle qui sépare les régions du haut et du bas ».

Le Verre, qui donne une impression d’attente et d’immobilité (Duchamp a appelé son œuvre un « retard en verre »), serait** « un miroir à deux faces, ayant cette ligne pour charnière. En bas, Duchamp a appliqué la perspective dite légitime, tandis qu’en haut l’espace est plus complexe, la perspective est plus libre. Les deux espaces virtuels se réfléchissent, mais leur incongruence est forte. Ils ne sont pas superposables. Il y a entre eux la même paroi qui conjoint et disjoint les discours antithétiques. Les deux côtés sont maintenus dans l’incongruence, sans qu’un tiers, une dialectique ou un dialogue ne vienne unifier les contraires. La ruse de Duchamp lui permet d’engendrer des dissemblables ».

L’intericonicité est parfaitement aboutie en cette œuvre puisqu’un grand nombre des détails qui constituent le Grand Verre font allusion à d’autres œuvres de Duchamp, et celui-ci ne cessera, après 1923, de citer cette entreprise métaphoriquement plongée dans l’eau trouble de l’inachèvement, y faisant plus ou moins explicitement référence, ne cessant jamais de faire creuser son geste créateur au centre des morceaux d’ouate, que sont le rêve et la précise imprécision de l’élan créateur (y cherchant quelle indéfinissable origine ?)…

Ces différents aspects (l’aspect difficultueux de l’œuvre, son caractère inachevé, l’onirisme qu’elle fait vivre et duquel elle semble émaner, l’intericonicité qu’elle développe à foison) ont fait qu’une production critique importante a vu le jour à propos du Grand Verre. Et celle-ci a pris de nombreuses formes : il s’agissait, à chaque fois, de tenter de percer le secret. Pour cela, le recours à l’indéfinissable de la religion, de la science et de la magie était souhaité, comme le résume Jean Clair : « Alchimie, gnose, cabale, Nouveau Testament, ethnologie, psychanalyse, sociologie, Freud, Jung, Mélanie Klein, Mircea Eliade, Marcel Mauss, Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss, Fulcanelli, Neumann, Nicolas Flamel… On peut dire qu’aucune science, qu’elle soit dite “humaine” ou qu’elle soit dite “occulte” ni qu’aucun des grands noms qui les illustrent n’auront été oubliés pour tenter de percer les énigmes du Grand Verre ».

Parmi tous les textes qui naquirent du sentiment de perplexité que le Grand Verre a coutume de provoquer, il en est un qu’il faut citer : de Jean ClairMarcel Duchamp ou le Grand fictif : essai de mythanalyse du « Grand verre » (Paris, Éditions Galilée, 1975, 171 p.-12 p. de pl.). C’est, de tous les textes sur le Grand Verre, celui qui mérite aujourd’hui d’être redécouvert. Tant il parvient à dévoiler, geste lent qui consiste à soulever un drap posé sur des bustes en marbre ou en bronze, les significations encloses dans cette œuvre, sans jamais dévoyer le caractère cryptique de celle-ci (et l’on sait gré à Clair d’une telle mise en perspective n’ôtant jamais à notre regard tâtonnant & bachelardien et à notre rêve le principe de liberté qui commande à leur existence), autrement dit sans jamais proposer un sens qui serait une façon qu’aurait l’œuvre de se refermer sur une signification, une et indivise. De se refermer pour nous enfermer. Bien au contraire, – et même si l’auteur a pour ambition affichée de pouvoir « [e]xpliquer le Grand Verre », en le « retransport[ant] dans l’époque, dans le milieu, dans le climat qui furent les siens, si étrangers ou insolites nous soient-ils devenus », expliquer par une herméneutique ayant pour cœur et poumons l’idée selon laquelle La Mariée « est […] une […] Assomption » qui n’a « rien de religieux », étant « une spéculation métaphysique, développée dans l’influence des écrits de Poincaré et de Flammarion à travers Pawlowski […] » –, par un regard sensible sorti de sa coquille suite à la secousse d’une perspicacité pétrie de savoirs*** (secousse suffisamment forte pour que soit mise à mal la coquille), Jean Clair parvient – en définitive – à ajouter du rêve au rêve et, enrichissant les significations de l’œuvre, il finit tout à fait par – ce qui n’est pas une mince affaire – débarrasser notre regard des scories de nos a priori (ce que l’on pensait savoir de l’œuvre) pour nous proposer, par les entrelacs d’un style servant l’intelligence d’un propos, un voyage vernien au centre même du trouble et de notre émotion.

 

Matthieu Gosztola

 

* La reparution de cet ouvrage est le fruit d’une belle audace qui renoue avec l’esprit des surréalistes, ainsi qu’en témoigne le « manifeste » intitulé L’Apostasie du livre qui l’a accompagnée, et que nous nous devons de reproduire ici, dans son intégralité, afin de faire affleurer le sens profond de la démarche : « “La tradition des opprimés nous enseigne que l’“état d’exception” dans lequel nous vivons est désormais la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui corresponde à cette situation. Alors nous aurons devant les yeux notre tâche, qui est de faire advenir l’état d’exception effectif ; cela renforcera notre position dans la lutte contre le fascisme » (Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire) / À l’état d’exception généralisé, seul peut répondre un état d’exception pur, effectif. Nous venons de concentrer nos efforts dans un point de déséquilibre entre le droit privé et le fait politique. Le livre, cet objet-exception, se situe dans une frange ambiguë et incertaine, à l’intersection entre le juridique et le politique. / Nous ne sommes pas éditeurs. Nous sommes de grands lecteurs venus bousculer les codes d’un monde où règne l’inertie, où les grands propriétaires, ceux qui exploitent les fabricants de lignes, ne cèdent rien, ne prennent aucun risque, commercialisent des objets d’étude comme du dentifrice marque-repère. En tant que lecteurs, nous ne supportons plus l’esthétique qu’appliquent la plupart des criminels de l’édition. Le livre est un métier, le papier un artisanat. / Nous venons donc de rééditer un livre de Jean Clair, Marcel Duchamp ou le grand fictif, publié en 1975 chez Galilée, épuisé depuis plus de trente ans. Cet ouvrage traitant des inspirations intellectuelles de l’un des plus grands artistes du XXe siècle, de sa quête vers la Quatrième dimension, méritait d’être disponible tout en ayant une esthétique propre, une prise en main agréable. Il devient par la même un bien commun. / Pour ce faire, nous n’avons pas cédé aux sirènes du Léviathan, lui qui voulait entacher la belle peau neuve de nos grimoires d’un code-barres (ISBN), énième panoptisme d’un monde prisonnier de ses miroirs. Dans la même veine, nous n’avons pas cru nécessaire – ni juste – de spécifier à l’intérieur de l’ouvrage ou sur la couverture les noms des éditeurs, graphistes et imprimeur actuels. En tant que singularités pures, nous ne communiquons que dans l’espace vacant de l’exemple, sans être rattachés à aucune propriété commune, à aucune identité. / Publié avec deux couvertures différentes, au nombre de 500 exemplaires noirs et 500 exemplaires blancs, numérotés à la main, l’ouvrage ne comporte aucune mention du prix sur la couverture – ni ailleurs. Si ce livre a bien un prix, celui de la valeur travail (20 € pièce), nous tenions à ce qu’il puisse se diffuser librement, s’offrir, s’échanger, se chaparder, etc. Échappant à la qualification de “livre”, du fait de l’“omission” du prix et du code-barres, cet objet-exception s’immisce dans la soudure impossible entre norme et réalité. / S’il est évidemment délicat d’atteindre l’objectif du bien commun sans le droit, nous proposons de rompre le système du livre pour le sauver. Le livre, en tant que produit de l’esprit, objet de suspension par excellence, doit rester inappropriable. À l’image des lieux de culte dans le droit romain, soumis à la res nullius in bonis, le livre doit redevenir un temple. L’instant d’après, que le commun reprenne les rênes de la culture et de la puissance narrative. / Nous proclamons ici que nous cédons gratuitement nos droits d’éditeurs sur ce livre dès à présent, ce qui signifie que – sous réserve d’un accord avec Jean Clair – n’importe quel éditeur français – ou grand lecteur – peut dorénavant publier Marcel Duchamp ou le grand fictif. Ainsi nous incitons tous les éditeurs de France et de Navarre à céder gratuitement, après leur première édition d’un titre – contemporain ou historique –, leurs droits au commun. Le livre est, par cet intermédiaire, soumis au seul droit d’usage. Il retrouve sa liberté. / L’apostasie du livre, ce moment d’extase-appartenance, ouverture d’un espace libre, pouvait commencer. / Necessitas legem non habet / Apostasis ».

 

** Voir ici.

*** Les rapprochements avec Pawlowski (et son Voyage au Pays de la Quatrième Dimension), qui constituent le cœur même de l’ouvrage, sont par exemple parfaitement bienvenus.

 

Jean Clair, de son véritable nom Gérard Régnier, né le 20 octobre 1940 à Paris, est un conservateur général du patrimoine, écrivain, essayiste volontiers polémiste et historien de l'art français. Ancien directeur du musée Picasso, il est membre de l'Académie française depuis mai 2008.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com