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M. Poincaré et la Guerre de 1914, Etudes sur les responsabilités, Gustave Dupin

Ecrit par Vincent Robin 07.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, Histoire, Livres décortiqués

M. Poincaré et la Guerre de 1914, Etudes sur les responsabilités, Aviso éditions, 2014, 197 pages, 16 €

Ecrivain(s): Gustave Dupin

M. Poincaré et la Guerre de 1914, Etudes sur les responsabilités, Gustave Dupin

 

L’administration d’un sérum de vérité dilué avec le vénéneux liquide des injures reste probablement, à travers l’écriture et sous couvert d’analyse de certains épisodes dramatiques de l’histoire nationale, le pire traitement prodigué. Les slogans lapidaires de Poincaré-la-guerre et de Mitterrand-la-machette résument, sous cette peu orthodoxe manière de doctrine médicale phagocytée par l’anachronisme, l’élucubrant exposé du livre de Gustave Dupin, intitulé M. Poincaré et la guerre de 1914, paru dès 1935, mais dont Aviso réédite aujourd’hui le contenu bientôt discrédité par la longue (trop) et sulfureuse préface de Michel Sitbon.

Ancien trésorier du Réseau Voltaire, le préfacier exalté et obscur dénonciateur des responsabilités du premier conflit mondial, aveuglément imputées au président français de 1914, atteint bientôt des sommets dans la digression, la confusion et la profusion des assertions douteuses doublées de vindicte compulsive.

On peut admettre la perspicacité d’une enquête menée (celle de Dupin), ses intentions de vérité liée à une blessure profonde et personnelle (son fils mort au front dès les premières heures de la guerre), le style méthodiquement impeccable de son rapport, sa légitimité même, quand cependant les conclusions tirées, définitives, outrageusement persuadées, obsessionnellement virulentes mais jamais endossées par quelque observateur contemporain de science reconnue (un éternel complot contre la vérité en somme !), se voient rapidement invalidées par de nombreux constats historiques et éclatants regards des faits.

Le « Pacifisme », avec ce qu’il implique de « non-incitation à la haine et à la violence », par induction et comme principe rédhibitoire, ne sera virtuellement jamais aussi mal défendu que sous la houlette de ceux que l’avidité d’en découdre subjugue tout d’abord, y compris à des fins personnelles de notoriété. C’est là un premier point, où il transparaît alors que le paravent d’une étiquette ne peut suffire à convaincre de l’appartenance revendiquée. Instruire des réquisitoires féroces, même cent ans après contre des responsables (qualifiés de criminels) que l’on enverrait rétrospectivement à la guillotine, ne donne pas en effet le sentiment du plus paisible et serein fondement de la pensée humaniste et soucieuse de juste vérité. Fort heureusement aujourd’hui, Mitterrand-la-machette ayant abrogé  la peine de mort, ne sauraient être prorogés ces furieux recours « à la paix des divins proclamateurs de justice » auxquels, en son temps, un Maximilien Robespierre n’aura lui-même échappé…

Dupin le pacifiste, rallié à Caillaux « le pacifiste » ? Caillaux, lequel exactement ? Le porphyrogénète moderne et grand bourgeois que décrivent si bien Dominique Jamet ou Jean-Denis Bredin dans leurs biographies, le Caillaux renvoyé pour trahison nationale devant la Haute-Cour par un Clemenceau ou bien celui qui vota les pleins pouvoirs au maréchal engagé sur les voies de la collaboration de 1940 (non sur ces voies d’Auschwitz ou Birkenau par où transitèrent de leur côté tous ces gens que le sauveur de la France fit interpeler dès 1942) ?

« Il n’y a pas de mots pour l’abjection d’un Poincaré. Mais de même que pour Pétain en 40 ou pour ce qui est des responsabilités de François Mitterrand dans le génocide des Tutsi quatre-vingt ans plus tard, on se doit de reconnaître que le criminel n’agissait pas seul » (Sitbon/p.9).

S’agissant de Pétain en 1940 en tout cas, et avec l’aval (sans jeu de mots) notoire de Joseph Caillaux, il n’avait en effet sûrement pas agi seul…

« Comme pour la réelle compromission dans la Collaboration ou pour les responsabilités engagées dans le génocide des Tutsi, on entrevoit que la conscience nationale française serait en fait dénuée de la faculté d’auto-examen, trop contente de se bercer d’avoir livré la guerre du Droit en 14-18, libéré le pays du nazisme grâce aux résistants gaullo-communistes – et d’avoir été en défense contre l’agression américaine tutsi au Rwanda, comme certains n’hésitent pas à le suggérer aujourd’hui… Plus loin : Voir les choses autrement supposerait de réviser l’image mentale qui aura indissolublement lié le casque à pointe des soldats du Kaiser à la croix gammée de ceux du Führer » (Sitbon/p.8).

Tout comme se voit ici « indissociablement liée » l’affaire Tutsi à Poincaré (présumé incitateur génocidaire du casque-à-pointe ?) – selon un miracle des sciences humaines sûrement encore étranger aux historiens les plus mystiques –, l’image mentale du casque à pointe rattachée à la croix gammée mérite pourtant que soit considéré son dérangeant débordement temporel. A cet égard, l’historien spécialiste de l’Allemagne des XIXe et XXe siècles, Christian Baechler, précise dans son livre consacré à Guillaume II (Fayard-2003-p.454) :

« En juillet 1940, après la victoire de la campagne de France, il (Guillaume II toujours vivant) donne une interprétation “religieuse” de la guerre, comme le combat entre le Bien et le Mal. Il écrit que Satan est l’instrument de Dieu pour punir ceux qui le rejettent et que l’arme principale de Satan, c’est l’internationalisme “personnifié par les juifs avec l’aide de sa franc-maçonnerie, qui attire à lui les peuples séparés de Dieu par le slogan de Liberté, Egalité, Fraternité”. Et il ajoute : “L’Antéchrist d’aujourd’hui est – comme toujours depuis le Golgotha – Juda, franc-maçonnerie, juiverie mondiale et sa puissance d’or. Dieu leur a donné, depuis la paix honteuse de Versailles, vingt ans pour réfléchir, se recueillir et se convertir”… ».

Du même auteur et au sein du même ouvrage on lit encore : « Les 20 et 21 mai 1932, Göring séjourne à nouveau à Doorn et assure Guillaume II du soutien du NSDAP pour une restauration monarchique ».

Dans son fameux Les poilus paru en 2000, et au détour de l’une de ses analyses qui relient directement le conflit des casques à pointes à celui des croix gammées, l’historien Pierre Miquel note au passage : « Pétrole et blé, les objectifs géostratégiques de Hitler en 1941, étaient les mêmes que ceux de Ludendorff en 1918… ». Mais ce genre de détail reste bien entendu pure coïncidence…

« Gustave Dupin fera partie de ceux qui s’époumoneront à hurler l’évidence : en imputant à l’Allemagne de Guillaume II la responsabilité de ce qu’Ernest Lavisse qualifiera de “plus grand crime de l’Histoire”, les vainqueurs réunis à Versailles commettaient un contre-sens historique – et leurs conclusions, prétendant punir l’Allemagne de ce crime, étaient pour le moins mal fondées » (Sitbon/p.7).

Mal fondées, les conclusions des vainqueurs de Versailles ? La légèreté d’un tel propos mérite assurément ce florilège, à la fois sur le traité lui-même et sur la réalité patente et un peu vite escamotée d’incontournables responsabilités de guerre :

De Clemenceau (auquel Dupin se réfère au passage) après le Versailles de 1919 tout d’abord, cette réflexion : « Même partie adverse, joignant à sa puissance de culture mentale un fond d’inculture morale, qui nous demande avec une rare impudence de fonder la paix nouvelle sur le prodigieux mensonge de l’innocence germanique ». Dans le même Grandeurs et misères d’une victoire il précise en outre : « Ne pas tenir compte des faits est une importante partie de l’art de l’avocat »…

De l’historien Michel Winock, dans son Clemenceau de 2007 : « D’autres jugèrent, au contraire, le traité trop dur, trop injuste pour le vaincu : le principe des nationalités n’avait été exercé qu’à ses dépens ; les réparations l’écraseraient. On aurait tort cependant d’accabler ce traité de Versailles à la lumière postérieure de l’avènement de Hitler et du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Comme le dit Margaret Mac Millan, dans un récent ouvrage : “Avec des dirigeants différents dans les démocraties d’Europe occidentale, avec un régime démocratique plus fort à Weimar, et sans les dommages causés par la grande crise économique de 1930, l’histoire aurait pu tourner autrement” ».

Pierre Vallaud, historien et éditeur, dans son ouvrage de 2008 consacré à la Première Guerre mondiale : « La guerre étant de plus en plus dans l’air du temps (en 1914), les militaires prennent peu à peu le pas sur les politiques et se mettent à dicter leur loi. Les dérives ne tardent pas. C’est ainsi qu’en Allemagne personne ne remet en cause le plan Schlieffen (…) Mais c’est sûrement l’Allemagne qui offre le modèle militaire le plus achevé aux yeux du monde entier. Jamais le militarisme n’a été aussi développé que sous le règne de Guillaume II… ». Et oui, les militaires, ça sert à quoi ?

Pierre Miquel (dans Poincaré, Fayard, sept. 1984) :

« En 1908, éclatait la crise et les puissances centrales enregistraient un succès de prestige. Notre alliée la Russie devait admettre sans mot dire et la rage au cœur que l’Autriche-Hongrie annexât sans autre forme de procès la Bosnie-Herzégovine. Saint-Pétersbourg avait dû céder devant un ultimatum en règle de Berlin. Ni la France ni l’Angleterre n’avaient pu soutenir la Russie, pour une question où ses “intérêts vitaux” n’étaient pas en jeu ».

Marc Ferro, La Grande Guerre 1914-1918, Folio-histoire 1990, Qui a gagné la guerre ? (p.377-392) :

« Dans leur hâte à tenir la colère des Allemands pour un gage de victoire, les Alliés ne s’apercevaient pas qu’ils perdaient la paix, au moment même où ils gagnaient la guerre. A part deux ou trois provinces perdues, l’Allemagne demeurait intacte ; elle n’avait subi aucun dommage matériel pendant la guerre, son potentiel économique restait exceptionnel et les réparations prévues par le traité de Versailles ne limitaient ni son développement ni sa liberté de manœuvre. Alors que la France, meurtrie, détruite en partie, exsangue, dépensait une partie de l’énergie nationale à reconstituer son économie, l’Allemagne avait seulement à la reconvertir ».

Cela ferait quand même beaucoup d’historiens inféodés à la « pensée unique » et disant aussi n’importe quoi. Le grand procès fait encore parfois avec vigueur au Traité de Versailles est une fumisterie qui, hormis pour dissimuler les peurs de propagations spartakistes et bolchéviques, aura de fait beaucoup servi à masquer les transactions commerciales sur l’acier et le charbon que voulaient reprendre à la hâte Etats-Unis et Angleterre avec une Allemagne « préservée ». Il fallait donc aussi dissuader la France de poursuivre son occupation des territoires germaniques, où il y avait du commerce à gagner… Konseuleudiz une bonne fois, cher Monsieur Sitbon !

La responsabilité personnelle de Raymond Poincaré est écrasante… (Sitbon/p.7).

Au temps où le plan Schlieffen prévoyait déjà de violer les frontières belges et françaises (« sans retenue » – précisait bientôt lui-même son concepteur) pour le soin d’une invasion allemande, Poincaré faisait de premiers pas timides aux affaires… Le costume de responsable du déclenchement de guerre paraît alors bien grand pour un trop petit personnage devant l’endosser seul face au jury de l’Histoire, et même s’il fut de ceux qui auront quelquefois soufflé sur la braise… Pour 1914, à titre posthume alors, à quand le prix Nobel de la Paix décerné à la fois à Guillaume II, à von Moltke, à von Falkenhayn, à von Hindenburg ou à Ludendorff, au très pacifique marchand de canons Krupp ?

Poincaré, un homme politique « sans compromission » nous dit sûrement avec quelque complaisance Pierre Miquel dans l’excellente biographie qu’il lui consacre. Dupin et des jeux… de la pensée, en cela perdu dans les intrigues et le machiavélisme à tout crin… Curieuse est cette tendance dont débordent certains qui s’élèvent sans douter de leur théorie au rang de procureur assuré…

Entre les livres qu’on peut lire, ceux dont la lecture n’est pas indispensable et ceux que l’on peut ne pas lire du tout, celui-ci se situe assurément entre ces deux dernières catégories, la Terre entière dut-elle souffrir de ne point avoir débusqué encore le responsable unique d’un cataclysme humanitaire dont elle fut autrefois ensanglantée.

 

Vincent Robin


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A propos de l'écrivain

Gustave Dupin

 

Peintre et écrivain, Gustave Dupin, après la mort de son fils, tué au début de la guerre de 1914, devient un pacifiste intégral et entre en contact avec Romain Rolland. Son premier ouvrage, La Guerre infernale, où s’exprime une conscience chrétienne qui l’amène à critiquer l’Eglise et sa hiérarchie qui cautionnent la propagande gouvernementale, est publié en 1916 aux Éditions Demain à Genève. Il est l’un des fondateurs de la Société d’études pour la recherche des responsabilités de la guerre. En 1918, il fonde La Plèbe, avec Jean de Saint-Prix et Marcel Martinet, et collabore  entre autres à La Vie ouvrière, à L’École émancipée et au Semeur. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages – sous le pseudonyme parfois d’Ermenonville – dont Le Collier de Bellone, un roman Les Robinsons de la paix (1921), Considérations sur les responsabilités (1914), Traits et portraits (1922), Le Règne de la Bête, Conférence sur les responsabilités (1925), Les Chroniques d’Ermenonville (1927), ainsi que d’ouvrages sur Raymond Poincaré : Réponse à Poincaré, Poincaré et ses Souvenirs Politiques (1926), M. Poincaré et la guerre de 1914 (1931).

http://www.pierrejeanjouve.org/Jouve-Dictionnaire/Jouve-D/Jouve-Dictionnaire-Du-Gustave_Dupin.html

 

A propos du rédacteur

Vincent Robin

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : histoire, politique et société

Genres : études, essais, biographies…

Maisons d’édition les plus fréquentes : Payot, Gallimard, Perrin, Fayard, De Fallois, Albin Michel, Puf, Tallandier, Laffont

 

Simple quidam, féru de lecture et de la chose écrite en général.

Ainsi né à l’occasion du retour d’un certain Charles sous les ors de la République, puis, au fil de l’épais, atteint par le virus passionnel de l’Histoire (aussi du Canard Enchaîné).

Quinquagénaire aux heures où tout est calme et sûrement moins âgé quand tout s’agite : ce qui devient aussi plus rare !

Musicien à temps perdu, mais également CPE dans un lycée provincial pour celui que l’on croirait gagné.

L’essentiel paraît annoncé. Pour le reste : entrevoir un rendez-vous…