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Londres, Virginia Woolf (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil le 24.09.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Londres, Virginia Woolf, Rivages, août 2019, trad. anglais Chloé Thomas, 190 pages, 18 €

Londres, Virginia Woolf (par Jean-François Mézil)

 

Virginia court les rues de Londres comme d’autres vont à la rivière pêcher. Pour elle, tout est bon, jusqu’au menu fretin qu’elle épice, mitonne et nous sert en quelques pages savoureuses.

Exemples de goujons et d’ablettes : un bout de phrase, pris au vol, entre deux amoureux ; une maigre dispute au sein d’un vieux couple ; « deux hommes qui se concertent sous le bec de gaz [et] déchiffrent le dernier câble de Newmarket dans l’ultime édition du journal » ; les piles de livres chez un bouquiniste…

Mais elle pêche aussi au gros, et ce sont alors des tanches et des brochets qu’elle attrape au fil de ses courses londoniennes et nous sert sur des assiettes de plusieurs pages :

– L’exposition coloniale de 1924 (« Un homme fait sonner une vessie et vous presse d’entrer pour chatouiller des singes ») ;

– Un baptême de l’air (« On voyait […] des congestions routières d’un pied de long ; il fallait les traduire en onze ou douze Rolls Royce à la file ») ;

– Le salon de Mme Crowe, sans qui « Londres ne sera plus jamais la même » (« C’était dans son salon que les innombrables fragments de la vaste métropole semblaient se réunir en un tout animé, compréhensible, drôle et plaisant »).

Cette pêche a ses règles : il faut savoir se laisser « glisser en douceur à la surface des choses » et « revêtir pour quelques minutes le corps et l’âme des autres ». Elle doit se faire au bon moment : « Quant à l’heure, ce doit être le soir et quant à la saison, l’hiver ». Il n’est pas en effet « de plus grande aventure que de courir les rues en hiver ».

Au prétexte d’aller acheter un crayon (« comme si sous couvert de cette excuse on pouvait se laisser aller sans risque à ce qui est le plus grand plaisir de la vie citadine en hiver : courir les rues de Londres »), Mrs Woolf arpente la ville, entre dans toutes sortes de boutiques (chausseur, bouquiniste, etc.) avant de se rappeler l’objet de sa course et de s’adresser à un papetier.

Et de donner, de rue en rue, des coups de griffe ici et là : « Sir Hugh a paru gentil, mais il est assez creux » ; « Lady Ottoline […] se donne un mal fou pour mettre en valeur sa beauté comme s’il s’agissait de quelque rareté dénichée dans une rue louche et crépusculaire de Florence ».

Cette écriture au vif qui la caractérise fait d’elle une sorte de photographe de l’instant : Virginia revient chez elle avec ses négatifs et n’a plus qu’à les développer sur des pages blanches.

On trouvera, dans son album, aussi bien les nobles dames de la société que les « faiseuses de plaisir ». Aussi bien les maisons bourgeoises que les maisons ouvrières des docks. « Les flèches des églises, blanchies par les ans, [s’y] mêlent aux cheminées des usines fuselées comme des crayons ». Et ces photos nous parlent (comme les tables qu’on fait tourner) car Virginia prête aux demeures des voix : « toutes les demeures ont une voix ». Elles évoquent aussi quelques morts, dont le grand John Keats : « La pièce est vide hors ces deux fauteuils, car Keats possédait peu de choses, quelques meubles et guère plus, écrit-il, que cent cinquante livres. Et c’est peut-être parce que les pièces sont vides et meublées de lumière et d’ombre plutôt que de chaises et de tables que l’on ne pense guère aux gens, ici où tant de gens ont vécu. L’imagination ne convoque aucune scène. On ne se dit pas que l’on a dû ici manger et boire ; que l’on a dû entrer et sortir ; que l’on a dû déposer une valise, laisser des paquets ; que l’on a dû frotter, laver, se battre avec la poussière et le désordre et porter des jarres d’eau depuis le sous-sol jusqu’aux chambres ».

Elle visite aussi « la maison de Dickens, de Johnson, de Carlyle », avec « les chaises où ils s’asseyaient, les tasses dans lesquelles ils buvaient, leurs parapluies et leurs commodes » et bien d’autres reliques : « un paquet de vieilles plumes ; une pipe en terre cassée ; un pot à crayons comme en ont les écoliers ; quelques tasses de porcelaine blanc et or, très ébréchées ; un canapé de crin et une baignoire en étain jaune ».

Elle reste éprise de cette ville où elle est née (en 1882) : « Londres où l’on se presse, où l’on se serre, où l’on se tasse, avec ses dômes dominants, ses cathédrales sentinelles ; ses grues et ses gazomètres ; et le brouillard perpétuel que nul printemps, nul automne, ne parvient jamais à chasser ». Mais elle la trouve à présent « recroquevillée » : « Les champs ont disparu, et les bassins, et les cloîtres ; les hommes et les femmes eux-mêmes paraissent minuscules ; ils sont devenus une multitude d’êtres infimes, au lieu d’une collection substantielle d’êtres singuliers. Là où Shakespeare et Jonson un beau jour se firent face et mirent les choses au clair, un million de M. Smith et de Miss Brown se hâtent et se pressent, sautent d’un omnibus, plongent dans le métro. Ils paraissent trop nombreux, trop infimes, trop semblables pour avoir chacun leur nom, leur caractère, une vie à eux ».

Tous les passages ne sont pas aussi savoureux, comme toujours quand on racle les fonds de tiroir pour exhumer des pages que l’auteur n’avait pas cru bon de publier, mais il se dégage de ce livre une fraîcheur qu’apprécieront les amoureux de Mrs Dalloway.

 

Jean-François Mézil

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A propos du rédacteur

Jean-François Mézil

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Jean-François Mézil est né à Cannes. Il vit et écrit à Lautrec. Il a publié, à ce jour, trois romans.