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Libres sentences, Jacques Brigaud (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 26.10.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Libres sentences, Jacques Brigaud, France-Libris, 2017, 112 pages, 15 €

Libres sentences, Jacques Brigaud (par Marc Wetzel)

« Qui prendrait de l’élan pour foncer dans un mur ? C’est pourtant toute l’histoire de nos vies » (p.97)

 

Depuis sa retraite, il y a presque vingt ans (nous étions collègues de Lycée), peu ou pas de nouvelles de l’ami Jacques ; et je n’en souhaitais pas, même si nous ne vivons qu’à quelques kilomètres : ses « brèves de couloirs », du temps de notre lointaine splendeur professionnelle, m’avaient (par leur constant cynisme, leur virtuose vacharderie) suffi. La drolatique vivacité de ce petit bonhomme élégant et tatillon m’avait (pour toujours, pensais-je) lassé : je ne m’imaginais pas du tout lui rouvrir bras et tempes un jour.

Et voici que ce livre (plus qu’inattendu !) dans ma boîte aux lettres change – presque – tout ! L’homme (à près de 80 ans, semble-t-il) écrit et pense donc ! Jacques est visiblement resté misogyne, misologue (un terme bien philosophique pour dire qu’il raillait la philosophie – « j’étudierai monsieur Kant dans ma prochaine vie » disait-il, sarcastique, à nos élèves communs) –, misanthrope, et homophobe. Ma mémoire peut détailler d’abord ces divers hauts-faits :

Misogynie, d’abord et surtout. Ce polygame à tiroirs n’aimait, semble-t-il, que les dames dont il avait divorcé. J’ai retrouvé mes notes d’alors (je transcrivais volontiers). En salle des profs, un jour : « L’homme est le seul animal dont la femelle n’est pas de la même espèce ». A la cantine (à voix plus basse, cependant) : « Maudit soit l’âge où on désire la fille et on doit se contenter de la mère ». A l’enterrement d’un trop effacé collègue (mon creux d’oreille en résonne encore) : « C’est parce que les femmes veulent toujours avoir le dernier mot qu’il y a plus de veuves que de veufs ». Au gymnase, un jour, sa vulgarité battait des records de candeur : « Aux pépées gonflantes, préférons les poupées gonflables ». Mais aussi, en conseil de classe, alors qu’une estimée collègue rappelait sans sourire que la femme est l’avenir de l’homme, il répliqua seulement : « Pourquoi Aragon cède-t-il au pessimisme ? ». Une double confidence privée m’en donna la clé : « Le comble de l’optimisme conjugal, Marc : acheter un tandem », me disait-il ; et, quand j’ai sollicité un commentaire, ce fut : « Etre heureux à deux, c’est possible ! Mais chacun son tour ».

Je me souviens aussi de sa misologie. « Toute la philosophie ne mène à rien qu’à accroître la conscience de notre malheur ». Mais il pensait trop pour pouvoir faire prendre au sérieux sa haine de la raison.

Sa misanthropie, surtout, d’aristocrate de l’attention, ou de self-made judge, me frappait. Quand on se plaignait auprès de lui d’un peu souple (ou arrogant) collègue, « Ne déclare jamais la guerre aux cons. Laisse-les s’entretuer ». D’un autre, trop cauteleux et indulgent à son goût, il jugeait : « Certains sont si avares qu’ils hésitent à nous donner tort » ! Parfois, à l’égard des âmes socio-dépendantes, le calembour hautain n’était que médiocre : « Qui est en quête de compliments trouvera toujours un p’tit con qui ment ! ». Lui, démentait toute misanthropie, jugeant seulement, concédait-il, ses congénères cossards et serviles, dans une formule devenue célèbre dans l’établissement (et que l’équipe de nos historiens avait mal prise) : « La forme même des Pyramides prouve que, dès la plus haute antiquité, les ouvriers ont toujours eu tendance à en faire de moins en moins ».

Il contestait, plus logiquement cette fois, son homophobie. Quand, à un pot de départ, il déclara ne pas s’expliquer que « les homosexuels, pour la plupart esthètes, préfèrent le corps d’un homme à celui d’une femme, d’une beauté si supérieure », puis confia tout de suite après ne supporter son propre corps « qu’au contact d’un autre – féminin, évidemment ! », il fit taire les protestations en disant afficher par là une subtile et franche admiration du saphisme.

Et tous ses travers étaient, à l’époque, complaisamment (et délibérément) entremêlés, comme ce mixte de misogynie et misanthropie : « Pour bien connaître une femme, ne vous fiez jamais à ce qu’en dit une autre », ou cette rare alliance de misanthropie et misologie : « L’homme est un âne qui tient lui-même la carotte ». On comprend sans doute que j’aie laissé ces incessantes saillies rhétoriques à leur paisible – et en tout cas méritée – retraite. Jacques n’a plus, toutes ces années, déridé que ma mémoire. Et voici que ce livre…

Voici que ce livre, imprévu, et à la générosité et l’humilité plus imprévues encore, me touche, me trouble et m’instruit. Les aphorismes et anecdotes écrits y paraissent poursuivre les fastidieux répliques et ragots oraux de jadis, mais pas du tout !

Tout a changé. L’humour noir subsiste, mais a pris de la hauteur (« En cherchant ses cachous dans sa boîte à gants, il a perdu le contrôle de son véhicule. Il est mort sur le coup. Sur les conseils de son médecin, il venait d’arrêter de fumer », p.49) ; l’ironie, elle, a pris de la distance (« Si Dieu a dit “Que la lumière soit !”, c’est donc qu’il avait opéré jusqu’alors dans les ténèbres, ce qui expliquerait bien des erreurs… », p.66). Et quand Jacques mêle ironie à humour, distance et hauteur sont prises ensemble : « Ce qu’il y a de plus terrible dans une catastrophe aérienne, c’est de savoir que vous allez mourir avec des gens qui ne vous ont même pas été présentés ! ».

Graves ou légers, ses renversements touchent merveilleusement justes : « La musique nous console largement de l’inexistence de Dieu. L’inverse m’eût été insupportable » (p.94), ou « “Dieu est mort” mais les croyants sont encore vivants. J’aurais préféré l’inverse » (p.95) ou « Beaucoup de choses sont plus faciles à dire qu’à faire. En amour, c’est l’inverse » (p.63) : le sourire du Bien ne se cache plus dans ses sortes d’allusions méditatives !

Notre ami Jacques, qui se définissait comme « pur littéraire »(c’est à dire exclusivement sensible à la pensée du style et au style de pensée), et « en aucune façon poète » (c’est à dire adepte du cœur facile, du monde-gong et des miracles laïcs) est devenu poète. Lui qui pulvérisait leurs prétentions (« Il en est qui croient embrasser la mer et ne voient pas plus loin que la prochaine vague »), s’est mystérieusement (et royalement) glissé parmi les bardes et les aèdes. En vers parfois, s’il vous plaît :

 

« Où irez-vous, Seigneur, quand nous ne serons plus ?

Où sera le berceau de votre incarnation ?

Sous quels yeux pourrez-vous rejouer la Passion ?

Vous les regretterez, ceux qui vous ont déplu.

L’au-delà devient superflu

Quand l’ici-bas a disparu » (p.73).

 

Mais la prose elle-même est d’un méconnaissable lyrisme :

« Les fleurs écarlates des nuits abjectes tombent comme des torches dans le puits de nos peurs, éclairant au passage des monstres aussi familiers qu’inconnus, avant de s’éteindre en grésillant dans l’eau primale qui se referme, à l’aube » (p.39).

L’âpre contempteur de la philosophie écrit aujourd’hui les plus exactes des pensées, comme ici, impitoyable contre la proscription sacrée du suicide : « Renoncer à se donner la mort sous prétexte qu’on ne s’est pas donné la vie, c’est refuser de s’évader parce qu’on ne s’est pas emprisonné ! » (p.54).

On retrouve aussi le sec amoraliste comme grisé de sollicitude et compassion :

« Si les nuages étaient sensibles aux horreurs qu’ils surplombent, le ciel serait toujours bleu » (p.35).

La sobriété (!) est malicieusement, mais fraternellement, prônée :

« A partir d’un certain âge, par égard pour les croquemorts qui porteront notre cercueil, on devrait moins manger » (p.104).

Le pessimisme même semble s’être dilué dans plus grand que lui :

« A ceux qui se désolent en se demandant quelles traces laissera leur passage sur terre, rappelez qu’il ne restera rien du passage de la terre dans l’univers » (p.68).

Et c’est le même homme pourtant qui me murmurait il y a quelques décennies : « L’optimiste est celui qui laisse agoniser ses illusions et refuse de les achever ».

Le même homme, aussi, qui jugeait la violence inéluctable (pour consoler une collègue endeuillée d’un mari depuis longtemps à problèmes, il n’avait pas hésité à publiquement lancer que « notre passé est un assassin qui rate rarement son coup… »), formule aujourd’hui une des plus belles et apaisantes caractérisations de la sublimation que je connaisse :

« Il faut éteindre en soi le feu de la violence

En ranimant la poésie qui en dispense » (p.63).

Mais, cher Jacques, j’ai peut-être menti (ou en tout cas forcé le trait) sur ton improbable transfiguration. Je n’oublie en effet pas que tu étais (quand nous partagions les tableaux verts) déjà un homme bien : à un conseil de classe (y défendais-tu ton honneur ? Égratignais-tu celui d’un voisin de table ? Je ne sais plus), tu avais souverainement lancé :

« Mon principe pédagogique de base : apprendre à aimer ce qu’on fait pour pouvoir, un jour, faire ce qu’on aime ».

Je comprends aujourd’hui que c’était ton principe de vie. Je devine que ton courage intellectuel a dû se retrouver bien seul, quand, autour de toi, nous n’allions pas bien ; et bien seul même en toi, quand tu n’allais pas bien. J’avais tort de juger médiocre ou complaisante ta maxime d’alors : « On voudrait relativiser, mais l’absolu finit toujours par l’emporter ». Tort, justement parce que :

« La médiocrité, c’est comme un bain tiède dans une pièce glacée : pour en émerger, il faut du courage » (p.25).

Tu as eu ce courage, Jacques, et, j’espère pour nous, contagieusement ! J’attends donc ton prochain livre (un fablier, n’est-ce pas ? Tu aurais le bestiaire loyal, certainement).

 

Marc Wetzel

 

Jacques Brigaud a longtemps enseigné la littérature en Classes Préparatoires au Lycée Joffre. Il est l’auteur, chez le même éditeur, de Fablier du temps présent (2017) et Fablier du sablier (2014).

 

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.