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Lettres à Sade, Collectif

Ecrit par Martine L. Petauton 19.11.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Correspondance, Nouvelles, Thierry Marchaisse

Lettres à Sade, Collectif, Lettres réunies et présentées par Catriona Seth, novembre 2014, 139 pages, 14,90 €

Edition: Thierry Marchaisse

Lettres à Sade, Collectif

 

La collection mise en place par les Éditions Thierry Marchaisse est d’un intérêt réjouissant : faire écrire des lettres par des auteurs contemporains à une sommité littéraire, défunte. Ici, Sade. Choisis – ce n’est toutefois précisé nulle part – sur des critères de goût des auteurs eux-mêmes, pour le destinataire, et, pour leur connaissance du sujet, puisque plusieurs d’entre eux ont à leur actif des recherches universitaires ou des livres consacrés à ce « marquis » si particulier. On fait de l’esprit, mais on connaît parfaitement Sade, dans ce petit livre !

Faut-il le dire ; c’est passionnant, et ça se lit d’un trait. Cela donne – en sus – l’envie de revenir à ces livres sulfureux du XVIIIème siècle, le plus libertin, de les découvrir autrement, et, surtout, de voyager dans ce qui est – malgré débats et colloques, de ci de là – un produit littéraire. Peut-être avant tout. Ce qui fait écho, résonance, aussi ; ce qui – hier, et différemment, aujourd’hui – « sourd » de ces écrits, de cette vie, de cette légende. En un mot, « de quoi Sade est-il le nom ? », comme dit l’un de nos auteurs.

Le bicentenaire de sa mort s’invitant dans les vitrines des librairies et – non, moins – dans les émissions dites littéraires de notre TV, l’occasion était belle de confier à des plumes, naviguant d’usage dans d’autres eaux, ce dialogue avec le mort, le pseudo-fou, l’insupportable Donatien, ses turpitudes, ses Juliette et autres Justine… toutes ces lettres sont belles, intéressantes – on les lit gloutonnement – de couleurs et factures variées ; toutes bienvenues. Leur agencement – fine cuisine de Catriona Seth – est pour beaucoup dans le goût qu’on y prend.

Les entêtes divergent de « cher Sade », signé Sébastien Doubinsky, qui n’y va pas d’un marquis, trop aristocratique, et « salue, d’homme libre à homme libre » – bas – chez l’écrivain, ce formidable élan et « votre défense radicale de la liberté ». « Cher marquis » écrit un Pierre Jourde, considérant que « tant que vos livres continueront de circuler, ils nous seront un recours contre les fades tisanes de l’érotisme… vous nous avez appris, non la pornographie, mais la férocité du sexe… ». René de Ceccatty explore, lui, « la morale qui n’existe pas. Est-ce à dire que vous incitez au mal ? Non, vous le relativisez ». Les femmes s’en mêlent, et plutôt bien ; certaines lui écrivent un billet d’amour coloré bien « sadien » ; revisitent – affriolant billet de Catherine Cusset – leurs fréquentations du maître, de l’adolescence et du livre caché dans la bibliothèque, à l’âge adulte campant sur la fonction universitaire dans la pudibonde Amérique. On trouvera des textes signés d’une Juliette imaginaire, des « mon amour » et des tutoiements. Postures particulières pour d’aucuns ; Antoni Casa Ros, qu’on retrouve à son habitude fantasque et poétique, fait parler et agir le crâne du bonhomme ; ses prétendus pouvoirs, sa fascination pour collectionneurs. Qui – cinéma d’aujourd’hui – nous en fera un film bien glauque ?

Mais – c’est là, tout l’intérêt de cette collection de dialogues par-dessus les siècles – il y a Sade, et il y a eux. Interférences, curieuse dialectique. Ceux qui en sont restés à l’admiration sans bémols ; ceux que ça a travaillé et qui – psychanalyse aidant – sont dans un autre univers aujourd’hui. Ceux – formidable lettre d’une sociologue rigoureuse, Nathalie Heinich – qui argumentent autour du sens politique de cet homme qui certes, à son époque corsetée, bramait les valeurs émancipatrices de la Gauche, pour, au fur-et-à mesure, étayer un individualisme sans barrière, qui sentirait peut-être la Droite… à moins que ce ne soit un anarchisme littéraire porté haut ?

Tous, par leurs chemins différents, qu’ils ont à l’évidence aimé suivre, saluent l’homme et/ou la plume, et s’arrêtent avec émotion au bord de cette tombe où il aurait voulu « que poussent seuls des glands ».

Beau moment de lectures croisées ; beau voyage que ce livre ; belle idée des Éditions Thierry Marchaisse !

 

Martine L Petauton

 

Ont participé à cet ouvrage, sous la houlette de Catriona Seth : Jean Allouch, Antoni Casas Ros, René de Ceccatty, Noëlle Châtelet, Anne Coudreuse, Catherine Cusset, Sébastien Doubinsky, Alain Fleischer, Nathalie Heinich, Pierre Jourde, Leslie Kaplan, Hadrien Laroche, Hervé Loichemol, François Ost, Christian Prigent, François Priser, Lydia Vázquez.

 

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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)