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Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 27.02.24 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas, Folio, édition de Gilbert Sigaux, I. D’Artagnan, mars 2023, 560 pages, 7,50 € ; II. Milady, novembre 2023, 560 pages, 7,50 €

Ecrivain(s): Alexandre Dumas Edition: Folio (Gallimard)

Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas (par Didier Smal)

L’adaptation cinématographique récente des Trois Mousquetaires par Martin Bourboulon est une catastrophe, tant au point de vue du casting (Eva Green, brune, en Milady, dont la blondeur est vantée à longueur de roman ; des mousquetaires cinquantenaires, un D’Artagnan trentenaire) que du jeu des acteurs (Lyna Khoudri en Constance Bonacieux est fade au possible, et Louis Garrel joue un Louis XIII plus névrosé que nature), et ne parlons pas des scènes de combat hyperboliques (on croit visionner des scènes inédites du Pacte des loups), ou des arrangements pris avec l’histoire narrée par Dumas, entre autres par l’ajout de détails parfois sidérants (D’Artagnan enterré vivant dès les premières scènes – il y a confusion avec l’œuvre de Poe ou Radcliffe). Le seul intérêt qu’elle présente est la réédition en deux tomes des Trois Mousquetaires et donc l’opportunité offerte par l’actualité éditoriale de se replonger dans les aventures de D’Artagnan, Athos, Porthos, et Aramis – mais notons quand même un bémol, d’importance : cette réédition en deux tomes coûte quinze euros contre huit euros pour le même roman en un seul tome chez le même éditeur ; un soupçon d’arnaque à destination d’un public craignant un seul volume fort de onze cents pages ? D’autant que la belle préface de Roger Nimier a désormais disparu.

Mais qu’importe le flacon (enfin, ici, les deux flacons), pourvu qu’on ait l’ivresse ! C’est ce que se diraient probablement les quatre héros des Trois Mousquetaires, qui, il faut bien en convenir, vident force bouteilles de vin, dont du bordeaux que vante Dumas bien qu’il ne fût pas du même tonneau qu’au dix-neuvième siècle, à l’en croire ; le vin tiré durant les années 1620 ne titrait pas autant, d’où probablement le fait qu’une bouteille par repas semble un strict minimum sans pour autant que les bretteurs perdent de leur capacité à pourfendre les gardes du Cardinal. Il n’empêche que si le lecteur devait suivre le rythme des mousquetaires au verre quand eux sont à la bouteille, il aurait déjà fort à faire pour rester concentré sur sa lecture. Quant aux mousquetaires, ivres de vivre avant toute chose, ainsi que le dit Athos alors qu’ils sont en train de déjeuner (et d’arroser dignement le repas) dans une redoute à proximité de La Rochelle au risque de leur vie, ils sont peut-être bien de ceux que l’on prend volontiers « pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se ressemblent assez ».

Il est vrai que Dumas s’autorise, grâce à ces personnages truculents, toutes les audaces narratives tout en s’en expliquant à l’occasion par l’écart temporel, de deux siècles à peine pourtant : « On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses ». Ceci est un exemple parmi d’autres des interventions de Dumas destinées à justifier aux yeux du lecteur de 1844 les attitudes et agissements de personnages en total décalage avec son temps, ne fût-ce que par leurs valeurs et les agissements qui en découlent – ainsi, nul doute que l’exécution de Milady, pourtant rondement mais dignement menée, n’est acceptable qu’au regard d’un XVIIe siècle plus violent mais aussi plus à cheval sur les principes que le XIXe siècle, et ne parlons pas de l’époque contemporaine. On n’ose imaginer pareille scène écrite aujourd’hui, même située en 1628, diverses ligues intenteraient des procès à l’auteur, misogyne, nécessairement misogyne – à ceci près qu’on serait bien en peine de trouver une quelconque dévalorisation de la femme dans Les Trois Mousquetaires, bien au contraire.

Évitons donc toute lecture moderne des Trois Mousquetaires pour retrouver le plaisir juvénile d’un roman dont les pages brûlent les doigts le temps d’une poignée de soirées ou de quelques après-midi, pluvieuses ou ensoleillées importe peu. Car relire ce roman, c’est renouer avec la joie adolescente d’une histoire rondement menée, et les notes érudites de Gilbert Sigaux n’y changeront rien. Certes, tous les personnages principaux de ce roman sont historiques, Dumas s’étant inspiré des Mémoires de Mr d’Artagnan de Gatien Courtilz pour envoûter quelques mois durant les lecteurs du quotidien Le Siècle, puis des générations de lecteurs et d’auteurs, puisque le genre du roman historique, devenu ici le roman de cape et d’épée, connaîtra un succès jamais démenti jusqu’au milieu du vingtième siècle, avec pour point de mire le Gascon fier et quelque peu irascible qu’on retrouve chez Gautier ou Rostand. Certes, mais peu nous chaut, quand bien même cette historicité est démontrée de brillante façon dans une « Biographie des personnages » proposée en fin du second tome de la présente édition, à laquelle l’on s’intéressera si vraiment on a envie d’adopter une posture réaliste et ainsi tuer la magie des Trois Mousquetaires. Idem pour les notes relatives à la genèse exacte du roman (qui de Dumas ou de Maquet, son génial nègre, est responsable de tel ou tel épisode ? au fond, on s’en moque), ou aux incohérences dans la chronologie voire la topographie du roman – quand on écrit aussi vite que Dumas, tout passe, et on n’a pas le temps de se relire, d’autant que Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne, les (longues) suites des Trois Mousquetaires publiées en 1845 et 1847, sont déjà sur le feu. Tout cela, c’est de l’histoire littéraire, et l’histoire littéraire n’a que peu de rapport avec la jouissance de la lecture.

Ce qui importe, c’est un récit enlevé, alternant avec élégance et, redisons-le, fulgurance, les épisodes « historiques » ayant fini par remplacer l’Histoire (de l’affaire des ferrets de la reine à l’assassinat de Buckingham, on finit par préférer Dumas à n’importe quel essai documenté), les moments d’aventures, les troubles du cœur, les instants tragiques et, surtout, les moments de comédie mémorables : outre le déjeuner susmentionné, on retiendra aussi certaines répliques pas piquées des vers, la façon dont Porthos obtient le soutien financier de la « procureuse » Coquenard, ou la fuite de d’Artagnan des bras de Milady déguisé en femme… On peut aussi y voir un récit éminemment romantique, célébrant quatre personnages hors normes, faisant fi des lois pour servir des intérêts qu’il estime plus hauts encore que la simple politique de leur époque, et célébrant de même une France rêvée, peuplée de personnalités hautes en couleurs et parsemée de lieux pittoresques, et où les émotions ne sont jamais tièdes, ainsi qu’en atteste cette concordance entre les humeurs de Milady, ce monstre, et celles du ciel : « L’orage éclata vers les dix heures du soir ; Milady sentait une consolation à voir la nature partager le désordre de son cœur ; la foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée ; il lui semblait que la rafale, en passant, échevelait son front, comme les arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles ; elle hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer ».

Ce qui importe, c’est un roman qui survit à toutes ses suites, à toutes ses adaptations, même les plus médiocres, même les plus décalées (qui se souvient de l’hilarant Les Quatre Charlots mousquetaires ?), dont toutes, parfois fréquentées durant l’enfance (la série animée Les Trois Mousquetaires, dont quelques épisodes furent vus in illo tempore), ne procurent qu’un seul désir : retourner à la source, le roman, ses péripéties fameuses à découvrir ou redécouvrir avec délectation, et ses personnages plus grands que nature, qu’ils soient au devant de la scène ou proches du décor – parmi les personnages secondaires, on ne peut ainsi que s’attacher à Planchet, le valet de d’Artagnan. Bonheur adolescent, joie adulte, la lecture des Trois Mousquetaires est tout simplement irremplaçable. Et renouvelable à l’infini.

 

Didier Smal



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A propos de l'écrivain

Alexandre Dumas

 

Alexandre Dumas (1802-1870), écrivain français. Il débute sa carrière littéraire au théâtre, qui le fait connaître. Son véritable succès vient cependant de ses romans, publiés en feuilleton dans les journaux. Il triomphe en particulier dans le roman historique, à partir de 1844, année de la parution des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo. L’abondance de sa production le pousse à faire appel à des collaborateurs, qui lui fournissent des trames ou des premiers jets pour ses romans. Bon vivant, généreux, débordant d’activité, il fonde de multiples revues, un théâtre, fait de nombreux voyages qui donnent jour à de copieux récits, et dilapide joyeusement la fortune que ses œuvres lui permettent d’accumuler.

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.