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Les travaux et les jours (extraits), par Ivanne Rialland

Ecrit par Ivanne Rialland 15.08.18 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

Les travaux et les jours (extraits), par Ivanne Rialland

 

La mère

L’ivresse anxieuse d’un déménagement la plonge depuis de longs mois dans l’obsession d’une matérialité complexe et pléthorique. Excitante échappatoire aux routines quotidiennes, les savoirs qu’elle accumule finissent par la confiner dans un pragmatisme étroit qui nourrit en elle une colère rentrée. Performances multiples et contradictoires des lave-linge séchants, difficile navigation entre les carreaux de ciment et les carrelages cérame dont elle se fait expédier des échantillons par la poste, redoutables écueils des prêts immobiliers et des clercs de notaire, la fierté de cette expertise – récompensant les années d’expérience qui lui ont aussi blanchi quelques mèches de cheveux, et des qualités de caractère qu’elle juge trop méconnues par ses proches – cède la place à une vague honte de ces préoccupations bourgeoises et une envie grandissante de tout laisser couler, de se gentiment faire avoir, de ne plus se préoccuper de la couleur du parquet ni de la peinture des murs, de vivre deux ans s’il le faut au milieu des cartons, sachant que, quoi qu’elle fasse, la peinture se tachera, le parquet se rayera, les meubles de cuisine s’écorneront, si vite que pour y résister, pour ne pas souffrir d’une macule de sauce tomate ou d’une lame mal posée, pour ne pas souffrir d’en souffrir, il vaut mieux dès l’abord royalement s’en foutre.

Le fils

Deux petits bonhommes accroupis autour d’un froissement d’herbe. Les mains posées sur les genoux, ils se penchent. Le plus impatient se redresse à demi, fronce le nez et lance des doigts maladroits et rageurs vers la bourre d’herbe sèche qui ne lui laisse pour tout trophée que quelques brins jaunis. L’autre ne bouge pas, distrait à peine de sa contemplation un regard de reproche. Il guette et rêve la bête cachée là-dessous, la souris le lézard l’orvet ou la vipère, s’il la souhaite assez ne devrait-elle pas apparaître, sortir de ce trou qu’il s’imagine s’éboulant lentement grain à grain sous la terre. Il suffirait d’attendre, une vie passerait bien là, dans ce fouillis d’herbes hautes, à la lisière d’un champ écrasé de soleil.

Petit bonhomme têtu qui sue sous son tee-shirt, le chapeau en toile enfoncé jusqu’aux yeux.

Il s’agite à la fin, s’inquiète un peu. Les chants d’oiseaux résonnent drôlement dans l’étendue vide. Il jette un regard hésitant, déjà plein de regret, vers la touffe d’herbe qui tout à l’heure a frémi brusquement, esquisse un geste, se retient. Il regarde lentement autour de lui, piétine doucement sur place, sur ses jambes engourdies, se redresse, les yeux toujours fixés sur l’entrée cachée du terrier.

Il tourne soudain le dos et s’en va en gambadant vers le son rouillé de la balançoire. Il se faufile à travers la haie, traverse le petit verger et se retrouve, le nez et les oreilles tout rouges de soleil, face à sa sœur qui se balance mollement en pianotant sur son téléphone.

Il attend un petit moment qu’elle lève les yeux, tripotant dans sa poche un bout de bâton pointu et un marron tout cabossé. Il ne dit rien, mais elle s’agace, et il le voit au pincement de ses lèvres. Comme elle s’obstine à ne pas le regarder, il pousse un bon coup la balançoire et s’enfuit.

Demain c’est la rentrée et son cartable jaune l’attend là-haut dans l’ombre de la chambre, ses bandes réfléchissantes scintillant doucement au gré des jeux du soleil que filtrent les volets. Il a cinq ans, et l’école est là, presque en face, avec ses grandes portes en bois.

La grande sœur, elle, prendra le bus dans la lueur de l’aube vers un grand bâtiment lointain, qu’elle lui raconte plein de portes et de professeurs, au milieu d’un parc vaste comme l’univers où des arbres centenaires secouent leurs marrons et leurs feuilles sur les têtes indifférentes d’enfants devenus trop grands.

 

Actualités

Un tout jeune homme, les larmes aux yeux, évoque son père qu’il aimerait rendre fier, un autre sa grand-mère décédée, d’autres encore une mère « qui a tout donné », un père « qui n’est plus là ». L’étrange pouvoir de la caméra de faire pleurer ces âmes fortes, décidées à « ne rien lâcher », à se battre « jusqu’au bout », cuisiniers héroïques pris dans un combat douteux. Vêtus de coton blanc sali par l’ardeur des batailles, ils courent et virevoltent aux quatre coins d’une cuisine étincelante d’inox, manière de salle d’opération où se serait déversé un arrivage du pays de Cocagne – rencontre improbable sur une table de dissection d’un bar de ligne et de fruits de la passion.

Dans cette lutte rarement rieuse le sang coule, d’un doigt coupé, les jurons fusent, ça fait « chier », « fait de la merde », un « travail dégueulasse », sous l’œil préoccupé des jurés dont l’un, pantalon beige sous son tablier noir, semble étrangement et constamment fesses nues. Déversant dans les assiettes bouillons asiatiques, légumes rôtis, émulsions, déposant du bout d’une baguette pétales de fleurs, perles de gelée, fragments d’herbes, torchant les bords des assiettes du coin d’un tablier, jouant des doigts plus que de la fourchette, ils plongent le spectateur dans des réflexions infinies sur l’esthétique et l’hygiène tandis que le jury, à coups de grande cuillère, détruit sans état d’âme le chef-d’œuvre éphémère. On retourne ça sans sa bouche, on grimace, on fait des mines. C’est frais, c’est plat, c’est féminin. C’est intéressant. C’est confus. Les candidats fondent en larmes de joie et de tristesse. On pleure beaucoup, dans toutes ces émissions-là. C’est qu’on y est fatigués beaucoup. Si les genres pouvaient se définir par l’émotion qu’ils suscitent – la comédie par le rire, le thriller par la peur – la téléréalité serait le genre suscitant les pleurs de fatigue – émotion bien contemporaine et tout à fait inconnue d’Aristote.

 

La mère

À contempler un bourdon combler de terre humide le trou rond laissé dans le mur par le rivet cassé d’un vieux store, à l’extérieur de la fenêtre, elle se sent comme soudain posée sur un fragment résistant du réel, et elle continue ainsi longtemps de regarder l’insecte absurdement maçonnier, la petitesse du trou lui interdisant tout espoir raisonnable d’y faire son nid.

 

Ivanne Rialland

 

 

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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)