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Les travaux et les jours (extraits 6), par Ivanne Rialland

Ecrit par Ivanne Rialland 18.03.19 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

Les travaux et les jours (extraits 6), par Ivanne Rialland

 

La mère

À contempler par la fenêtre une osmie rousse combler de terre humide le trou rond laissé dans le mur par le rivet cassé d’un vieux store, elle se sent posée sur un fragment résistant du réel et se demande soudain ce qui, de sa vie, lui échappe, à cette réalité que déploierait son regard arrêté sur l’insecte absurdement maçonneur, la petitesse du trou lui interdisant tout espoir raisonnable d’y faire son nid.

La fille

Dans des dimanches vides dont le temps infiniment dilaté se fige sous un ciel mat, elle va égarer ses quinze ans sur les dalles de marbre des musées parisiens, allant même poudrer ses jeans, un jour écrasé de chaleur, dans la poussière blanche des jardins de Versailles.

À tous elle préfère le Louvre, quand, fuyant les familles en sortie dominicale et les groupes de touristes, elle débouche dans des salles désertes, au parquet grinçant, où là point soudain le velouté d’une pêche sur un tableautin, ou le rouge orange d’une bougie éclairant une jeune fille accablée. Elle regarde du coin de l’œil, ne s’arrête que rarement, joue à se perdre, cherche parfois, ne retrouve plus, montant et descendant des escaliers lisses où son pied, toujours, à la fin de ces après-midis, trébuche. Et, dans une dernière volée de marches, les jambes rompues, elle lève les yeux vers la Victoire de Samothrace, les fait glisser des jambes tendues, écartées en ciseau, au déploiement des ailes et laisse fuser en elle, fugace, cet élan, qui en deçà des grisailles du collège et des lourdeurs quotidiennes, lui dit quelque chose du secret de son âge et de sa vie. Son pas un instant a quelque chose de dansant avant que ne retombe le poids de l’heure.

Actualités

Modernes petits chaperons rouges, vêtues de polaires Décathlon, les cheveux retenus par un bandeau, aventureuses créatures chaussées de baskets roses, les coudes au corps, les écouteurs aux oreilles, elles courent, seules, dans les bois, à l’aube ou au crépuscule.

Au journal de 20h, l’une d’elles, poignardée. L’entourage s’inquiète, mère, mari, voisine. Dans le poste de télévision, on s’inquiète aussi pour elles. Sur Internet, les conseils fusent. On les met en garde.

Elles courent toujours. Ou pas. S’arrêtent quelque temps. Prennent une canne, un bâton, un sifflet. S’immobilisent soudain, l’oreille aux aguets, hésitent avant un tournant, ont le cœur battant quand elles sont doublées par un coureur, une voiture, un cycliste, se retournent souvent. Elles s’adaptent. Ne se demandent pas ce que cela peut être, de courir au masculin.

Les mois, les années passent. Elles courent toujours.

Leur compagne joggeuse, apprend-on, ne fut pas tuée par le loup du bois, rôdant, solitaire, à l’affût des jambes coureuses, mais par l’homme qui partageait sa vie. Elles se rappellent, un peu, la grande peur d’autrefois. L’entourage se rassure. On déplore, à l’heure de l’apéro. Ah quel malheur, et pensez, quand en plus il y a des enfants… On secoue la tête, triste désapprobation. Pas une femme commode, remarquez, qu’ils ont dit à la télé. Le gars, il ne rigolait pas tous les jours. C’est bien malheureux tout de même. Bien malheureux.

La mère

Elle se demandait par quels hasards ou fatalités de la vie contemporaine un métier et une vie somme toute si peu nomades pouvaient la mener dans tant de lieux incertains, de salles trouées de portes, pleines de chaises, lieux d’attente, de passages, salles faites pour tous et pour personne, où, une sacoche à ses pieds, des dossiers parfois étalés sur une table, elle passait quelques minutes ou une heure, attendant un train, un rendez-vous, déjeunant à la hâte, compulsant quelques notes, levant un regard toujours étonné sur ce mobilier anguleux, plus étranges encore lorsqu’il était propre, ces murs toujours punaisés d’affiches bavardes, qu’elle lisait souvent, les mains dans le dos, plantée là devant, seule, sursautant, bizarrement coupable, quand une porte s’ouvrait.

Et les vues qu’on avait de là, sur des architectures improbables, à travers des fenêtres toujours fermées, devant lesquelles s’alignaient parfois des plantes grasses suffoquées de chaleur, à l’air vaguement collant de vieilles choses poussiéreuses.

Cette fois-là, la porte découvrit une salle à la surface presque entière occupée par des tables disposées en un grand rectangle fermé, aux extrémités desquelles des collègues terminaient des sandwiches en partageant d’une voix forte des informations sur un dossier en cours. Ils sortirent. Elle resta seule. La machine à café fonctionnait. Elle s’assit à une table plutôt propre, regarda de longues rangées de casiers métalliques peints en gris, l’air vieillot dans cette salle à la peinture impeccable. Un moment de silence. Elle but son café, feuilleta son agenda, se leva, longea le grand côté du rectangle des tables en déchiffrant les noms griffonnés sur les étiquettes blanches collées sur les casiers. Sur une étiquette vierge, elle eut un moment l’impulsion d’écrire le sien. Elle sourit, jeta son gobelet, ramassa sa sacoche, puis sortit en fermant doucement la porte.

 

Ivanne Rialland

 


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A propos du rédacteur

Ivanne Rialland

 

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)