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Les Sœurs de Blackwater, Alyson Hagy (par Catherine Blanche)

Ecrit par Catherine Blanche 30.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Zulma

Les Sœurs de Blackwater, Alyson Hagy, janvier 2020, trad. anglais (USA) David Fauquemberg, 226 pages, 21,80 €

Edition: Zulma

Les Sœurs de Blackwater, Alyson Hagy (par Catherine Blanche)

Une atmosphère lourde aux effluves narcotiques, cruels et sensuels, baigne cette histoire, en plein cœur des Blue Ridge Mountains de l’Est américain.

Nous voilà plongés dans un monde violent balayé par des hordes de mercenaires et de vagabonds.

Un pays à genoux après une guerre civile suivie d’épidémies et de fièvres ayant décimé les plus fragiles, entre autres les tout petits « que nul ne pouvait soigner ».

« Les villes s’étaient mises à pourrir de l’intérieur. Les hommes avaient commencé à s’emparer de tout ce qu’ils voulaient, ce qui leur faisait envie, et ils appelaient cela la loi ».

Hantée par le spectre de sa sœur défunte, l’héroïne du récit (son nom n’est jamais prononcé) vit seule sur les terres qui l’ont vu grandir. Elle rend service aux autres en usant de son don d’écriture et maintient grâce à ça un certain équilibre autour d’elle.

Elle passe aussi pour détenir des pouvoirs : « Elle pourrait médiciner ma peau pour la faire détacher de mes os. On dit qu’elle connaît les potions pour ça ».

Ne serait-elle point sorcière ? Respectée et crainte à la fois.

Une sorte de sortilège court tout le long de ce récit que j’ai dû relire par deux fois, coup sur coup.

En première lecture, la densité du propos, le foisonnement des références, les distorsions de temps et d’espace (plus les nombreux retours en arrière et les multiples vies évoquées) m’avaient empêchée de démêler le fil de l’ensemble. A vouloir trop embrasser…

C’est une entrée dans un univers complètement atypique pour lequel on peut légitimement se poser la question : sommes-nous dans un roman ? Une fable ? S’agit-il d’une légende ? Ou bien d’un mythe ? Peut-être un conte.

Assurément, l’action se déroule dans un monde qui nous est proche, mais un monde futur, un monde à venir. Une dystopie, donc. Mais une dystopie qui aurait les accents d’un conte.

Du conte, on y trouve nombre de ses archétypes : la Fée bienfaitrice ou protectrice, la Sorcière, la Grotte – avec plusieurs représentations dont le repaire de l’affreux Billy qui est une sorte d’Ogre ou de Dragon, le Poison, la Forêt enchanteresse et ses arbres bienfaiteurs (tel l’orme des temps anciens) et des Rêves ouvrant à d’autres histoires dans l’histoire. Et bien des Charmes assurément.

Celui qui saisit le lecteur l’obligeant avec fièvre à continuer coûte que coûte alors que paumé de chez paumé il n’y comprend plus plouc, n’en est pas un des moindres !

Dans ce charme-ci, l’écriture y joue un grand rôle. Elle est ardente, parfois poétique, toujours forte (comme on dit une eau-forte). Elle peut enivrer.

D’ailleurs le mot, et plus explicitement le verbe est au cœur de ce conte. Une ode à la parole qui ensemence, au verbe qui délivre ?

Il y a des portraits saisissants : « Il avait le regard d’un crotale des bois vide sans paupières » ; et des moments où la sensualité se respire : « Elle distinguait […] l’odeur forte et prédatrice des chats sauvages » ; ou qui déborde dans des allusions triviales : « il faudra […] vous retrouver un autre homme qui vous donnera ses sucreries à sucer ». Et il lui montre sa langue « un asticot gras et luisant».

Toutes sortes d’éléments surnaturels surgissent le long de ce récit hors du commun qui porte à l’introspection et peut emmener – pour peu qu’on s’y prête – vers des lointains enfouis et sauvages, ces fameuses contrées intérieures.

N’est-ce pas le propre du conte de nous tendre le miroir ?

 

Catherine Blanche

 

Alyson Hagy a grandi dans une ferme des Blue Ridge Mountains de Virginie. A obtenu un MFA en création littéraire à l’Université du Michigan (1985) en travaillant avec George Garrett, Alan Cheuse et Janet Kauffman. Pendant son séjour au Michigan, elle a reçu un prix Hopwood en fiction courte et une bourse Roy Cowden. En 1986, Stuart Wright publie sa première collection de fiction, Madonna On Her Back. Hagy a enseigné à l’Université de Virginie, à l’Université du Michigan et à la Stonecoast Writers Conference, avant de déménager dans les Rocheuses et de rejoindre la faculté de l’Université du Wyoming en 1996. Elle est l’auteur de huit ouvrages de fiction dont : Hardware River (Poseidon Press, 1991), Keeneland (Simon & Schuster, 2000), Graveyard of the Atlantic (Graywolf Press, 2000), Snow, Ashes (Graywolf Press, 2007), Ghosts of Wyoming (Graywolf Press, 2010), Boleto (Graywolf Press, 2012) et Scribe (Graywolf Press, 2018). Son travail a remporté un Pushcart Prize, le Nelson Algren Prize, le High Plains Book Award, le Devil’s Kitchen Award, le Syndicated Fiction Award et a été inclus dans Best American Short Stories. Les Sœurs de Blackwater est son premier roman paru en français. Elle vit à Laramie, Wyoming, avec son mari Robert Southard. Ils ont un fils, Connor.

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A propos du rédacteur

Catherine Blanche

 

Catherine Blanche

Après une Capacité en Droit et quelques débuts chaotiques, s'est passionnée pour le Théâtre (Molière, Musset, Péguy, etc), le yoga qu'elle enseigne, le shiatsu.... et bien sûr la littérature.