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Les sept cercles, Une odyssée noire, Sophie Caratini

Ecrit par Martine L. Petauton 05.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Thierry Marchaisse

Les sept cercles, Une odyssée noire, janvier 2015, 393 pages, 22 €

Ecrivain(s): Sophie Caratini Edition: Editions Thierry Marchaisse

Les sept cercles, Une odyssée noire, Sophie Caratini

 

Il est des livres qui valent voyage, et bien davantage ; au cœur du continent-mère, l’Afrique, mais, plus encore, aux racines de l’homme. N’en doutez pas. Celui-ci en est un ! Il est des auteurs, qu’on regrette vraiment de n’avoir pas côtoyés plus tôt ! Celle-là en est une : anthropologue, fine et solide connaisseuse de son Afrique Sahélienne, prêtant son écriture – conteuse, passionnante comme sous l’arbre à palabres – à un homme formidable, Moussa Djibi Wagne (nommé sur le tard Al-Hadji Moussa Djibi Wagne, après qu’il ait fait son pèlerinage à La Mecque). Un homme rare, par sa vie – une épopée antique – sa personnalité, son regard sur lui-même et le reste du monde – entendez l’Afrique de l’Ouest – son humour, sa mélancolie. Un Ulysse, comme le dit le sous-titre du livre. Pas moins.

Ça se lit comme le roman que ce n’est pas, ça sonne comme une saga largement dépassée. Du certifié vrai, mais raconté de telle façon ! Entre les dires foisonnants de Moussa, des siens – somme d’entretiens de belle teneur savante – et le personnage qui dit « je » dans le livre, l’écriture de Sophie Caratini, la magie de son « raconté », fabrique un petit miracle : l’anthropologie littéraire et son immense efficacité.

Moussa est né quelque part au bord du fleuve Sénégal en 1918 (mort en 2007), et c’est un très vieux « Msé » de plus de 80 ans, qui rassemble les pans de sa mémoire aiguisée, pour le magnétophone de l’anthropologue. « Je suis né dans le Fouta Toro. De la race des Halpoular’en, gens qui parlent la langue Peule… la race de l’homme, c’est sa langue, rien d’autre ».

Et de raconter, comme seuls les gens d’Afrique racontent, la petite enfance – qui on est, par le père, les mères ; ce que sont les oncles ; ce qu’on appelle gens de chez soi. Ce qu’on doit en respect, à celui-ci, pas à celle-là. Les villages : « trois cent cases ; une concession, c’est la demeure d’une grande famille ; un père avec ses femmes, ses fils mariés, épouses et brus… tous vivent sous l’autorité d’un doyen d’âge ». Castes ; hommes libres, esclaves, lignages : « l’identité, c’est le clan ». Des codes précis, oraux, respectés. L’importance des troupeaux, des mouvements du fleuve ; les saisons d’Afrique. L’autorité du père, et après la mort, la prise en charge par d’autres membres du clan. L’abandon qui n’existe pas. L’école et le savoir – école coranique et ses plus de 10 ans d’apprentissages, ou la Française – depuis 1905, la Mauritanie est colonisée par les Toubabs, « c’était le temps des Blancs ».

Et de raconter… les départs, comme autant d’étapes initiatiques : « un peu plus de vingt jours pour atteindre Dakar » la gigantesque, ses quartiers d’originaires ; l’armée française recrutant à la dure : « celui-là, les Français l’ont capturé pendant l’hiver 40… j’étais  affecté au 1er RTS, premier régiment de tirailleurs sénégalais. J’avais vingt-trois ans ». 4 ans de désert, comme Méhariste. La Seconde Guerre Mondiale est sur sa fin « après les discours, ils ont trié les hommes », et là-bas, en métropole, mourront les « indigènes ». Puis, il y aura le commerce du bétail, la réussite dans le change, l’installation au Nigéria…

Cercles de la vie, là-bas, en ce temps-là, de sa vie à lui ; pages de l’Histoire de tous, de la nôtre, par ricochets. Partout, d’anciennes connaissances, en guise de petits cailloux de Poucet, des femmes épousées, répudiées, libérées : « j’en ai épousé puis répudié quatre ; aucune ne m’a convenu ; finalement, j’ai laissé tomber » (petit manuel de la polygamie qui en remontre à nos représentations), des naissances, et, sur le tard, le retour au bord du fleuve. Toujours, c’est Allah qui choisit, mais la sorcellerie rôde encore et pas seulement chez les Animistes : « c’est un oncle qui a demandé à un féticheur de fabriquer quelque chose qui ait le pouvoir de t’éloigner d’abord, puis de lier ta mémoire pour t’empêcher de revenir ». Et, c’est ainsi, qu’on se retrouve à errer 40 ans en dehors de son village… Quand on nous dit Odyssée ! et que passent de drôles de Circé !

« Chronique Peule de ce temps-là », aurait pu être le titre du livre, car récit pointilleux, organisé, qui sait passionner son lecteur, étancher sa curiosité sur les usages – ce qu’on plante, mange, cuisine ; comment on fréquente – de loin – les filles ; les mots pour dire, ici, puis là, les différences – considérables – entre ce qu’on fait au bord du Sénégal Mauritanien et plus près de l’embouchure… Et puis, l’Histoire, la grande, vue d’yeux d’ici, auxquels on ne la fait pas ! Fortes pages… Ainsi, 1989, et les terribles massacres Maures/Noirs appuyés sur la Dictature Mauritanienne, correspondant au retour du vieil enfant dans son village : « puis tout le monde est devenu fou, au nord, comme au sud du fleuve ». Regard politique de Moussa, sa verve campant sur son expérience ; livre ouvert sur l’Histoire de ce XXème siècle Sahélien… La Colonisation, l’Indépendance, l’aide au « développement »…

On l’aura compris, formidable chronique d’un temps qu’on a perdu, et qui nous est redonné par les voix de Moussa et de son enchanteuse. Mais, tellement plus que ça ; poésie, émotions, nostalgie… C’est tout Moussa, et son monde, qui est entré en nous ! Superbe réussite.

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Sophie Caratini

 

Sophie Caratini, née en 1948, écrivain, anthropologue, directrice de recherche au CNRS, poursuit ici une fresque historique sur le choc des mondes « blanc, maure, noir » au Sahel. Chez T. Marchaisse, La fille du chasseur (2011).

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)