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Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers, Bjorn Larsson

Ecrit par Patryck Froissart 21.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Pays nordiques, Grasset

Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers, traduit du suédois par Philippe Bouquet, 2012, 491 p. 22 €

Ecrivain(s): Björn Larsson Edition: Grasset

Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers, Bjorn Larsson

 

Il y a ordinairement autant de distance entre le roman policier et la poésie qu’entre le jeune Werther et Hercule Poirot… bien qu’il existe des lecteurs prisant tout autant chacun de ces deux genres.

Björn Larsson a osé réunir dans un même livre poésie, crime, enquête policière, réflexions sur la poésie…

Le héros : Jan Y Nilsson est un poète, un vrai, de ceux pour qui l’écriture poétique est « une vocation à laquelle on [voue] son existence, sans considération de modes ni de tendances ».

Et voici qu’il se met, le traître, sur commande de son éditeur, à écrire… un roman policier !

Et voilà qu’il se permet de mourir quelques heures à peine avant d’apprendre par ce même éditeur que son roman sera un best-seller et lui rapportera des millions d’euros par contrats signés sur épreuves avant même qu’en soit écrit le dernier chapitre…

Jan Y Nilsson, poète doublement assassiné, littérairement d’abord, puisque ses livres ne se sont pas vendus de son vivant, puis physiquement, ce qui constitue le crime fondateur du roman policier (il est vrai qu’assassiner des poètes est une des préoccupations préférées de certains régimes), est certes le héros du roman mais le personnage principal en est un policier amateur et lui-même auteur (en secret) de poésie, Barck, et tous les rôles secondaires évoluent dans cet univers déplorablement restreint des amoureux ou des éditeurs d’ouvrages poétiques et forment le cercle dramatiquement réduit des lecteurs de Jan Y Nilson.

Le résultat de cette combinaison a priori monstrueuse est que le lecteur se retrouve avec deux livres en un.

Le premier pourrait s’intituler : « Qu’est-ce que la poésie ? », question à quoi le narrateur répond, en porte-parole des dernières pensées du héros qu’il va faire tuer, en exécuteur testamentaire du personnage dont il est en train de mettre en mots la mise à mort : « Tout ce qui était connu, banal, routinier et prévisible était l’ennemi de la poésie… ».

Car, corollairement, le narrateur nous introduit dans la pensée, entre autres, du policier Barck qui, tout en menant l’enquête, développe sa propre conception de ce que doit être, par nature, le poète, et livre sa vision de la fonction de la poésie : « On ne devenait pas poète […], on l’était de corps, d’esprit, et d’âme ».

Barck « entendait que la littérature était faite pour contrarier la réalité, les préjugés, les idées préconçues, les généralisations, les stéréotypes ; qu’elle devait gêner, surprendre, irriter, susciter la polémique et la révolte… ».

Le deuxième pourrait avoir pour titre : « Qui a tué Jan Y Nilsson et pourquoi est-il mort ? ».

Exprime-t-il une volonté de l’auteur de tourner en dérision le genre du roman policier ?

Björn Larsson met ainsi en scène une demi-douzaine de protagonistes, plus ou moins suspects, plus ou moins impliqués dans la recherche de la vérité, tantôt considérés comme possibles auteurs du meurtre, tantôt ayant le statut d’adjuvants pour l’inspecteur Barck, chacun exposant, par le truchement du dialogue ou de l’introspection narrative, sa perception personnelle du genre poétique et de la place du poète dans la société contemporaine.

En effet, toute l’intrigue se situe à notre époque, en phase chronique avec des événements dont certains ont été médiatisés quelques mois à peine avant la parution du livre, sur toile de fond d’un contexte politique européen et mondial ultralibéral et ultrafinancier qu’analyse, critique, et dénonce ouvertement et lucidement l’auteur, ce qui représente une raison de plus pour se lancer sans plus attendre dans la lecture de cet intelligent roman aux multiples facettes.

 

Patryck Froissart


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A propos de l'écrivain

Björn Larsson

 

Né à Jönköping (Suède) en 1953, Björn Larsson est révélé avec Long John Silver, qui retrace la vie du héros de L’île au trésor de Stevenson, traduit depuis en dix langues (la version française est parue en 1995). Passionné par la mer il a vécu sur un bateau, le Rustika, pendant six ans. Ses romans et ses essais ont pour thèmes le voyage, la liberté. Il obtient le prix Médicis étranger en 1999 pour Le capitaine et les rêves (Grasset). Il publie Le mauvais œil en 2001 et La véritable histoire d’Inga Andersson en 2004 (Grasset). Auteur polyglotte, Björn Larsson a écrit un essai, Besoin de liberté, directement en français. Professeur de littérature française en Suède, il est juré du prix Nicolas-Bouvier, prix qui depuis 2007 récompense des romans de voyage. La plupart de ses romans sont publiés en poche.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).