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Les mots du peintre, Emmanuel Merle, peintures de Georges Badin

Ecrit par France Burghelle Rey 05.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arts

Les mots du peintre, Emmanuel Merle, peintures de Georges Badin, éd. Encre et lumière, 2016, 100 pages, 23 €

Les mots du peintre, Emmanuel Merle, peintures de Georges Badin

 

L’élégance simple des mots, voilà ce qui frappe le lecteur d’Emmanuel Merle dès les premiers vers du recueil où s’impose la prégnance de la finitude dans la présence consolante de la couleur (« l’infini du bleu ») qui « apprivoise » la mort. Avec le vert qui tient son identité de l’herbe naît alors la lumière et un feuillage qui couvre le néant, celui du « blanc du papier ».

Mais se pose, malgré tout, la question du lieu du fait que « la toile refuse les couleurs » et que prédomine le rouge, teinte du sang et de la violence. Aussi pour le frère synesthésique du peintre-démiurge, Georges Badin, dont quatre peintures illustrent les textes, viennent les questions et les injonctions qui leur font suite. Au sujet, entre autres, du mystère des mots – jusque dans les derniers vers du livre le poète parle de les « déshabiller » – et du travail orphique du peintre qui donne « une voix aux morts ».

Le deuxième volet – le livre en comprend cinq – insiste sur la précarité de la création, annonçant « le Vertige » qui conclut l’ouvrage : « c’est l’Occident qui trébuche / sur un sol inhabitable ». L’identification du poète au peintre se fait ainsi plus significative encore dans un dialogue entre le « je » et le « tu » : « J’ai moi aussi un pinceau ». Mots et couleurs se confondent, quel que soit le corps, quelle que soit la chronologie, et l’on ne sait plus qui est le narrateur du poète et du peintre.

La suite du texte – le volet 3 s’intitule Pourtant la nuit – marque un espoir :

 

il faut réaliser que dans l’obscurité même

la lumière est là que le noir

est aussi un espoir

 

que dans l’anthracite

il y a encore un choix

 

On peut penser qu’il s’agit, pour le poète, du noir de l’encre et, pour le peintre, de possibles clairs obscurs.

Frères du grand Pan, aventuriers du cosmos, tous les deux sont ravis par « le son / l’improbable beauté du hasard » et ont en commun des gestes qui déjà sont « obole ».

C’est encore « le miroir de la couleur » qui permet au narrateur, dans un quatrième volet intitulé Dieux simples, d’écrire : « je me discerne davantage », d’entrevoir des « signes » à travers le rouge et de deviner dans le noir le « secret » du soleil. Ainsi, grâce au travail divin du peintre, se forme une salutaire ouverture sur le réel.

Le recueil se clôt sur Le Vertige de l’Occident prédit au début du livre. Dans cette barque de la vie où « chacun de nous est un pays en guerre », où le lieu et le temps font question ainsi que la nature elle-même puisque « les oiseaux n’ont pas de sens », l’écoulement de l’eau, du sang et du son reste une sauvegarde. Pour le poète qui doit « préparer (son) vocabulaire / aiguiser tous les sens », il y a encore une terre « promise », un espoir signifié par la répétition incantatoire du futur simple et symbolisé par la renaissance du phoenix. En effet « la vie est brûlure ». Un magnifique passage en fait la description au moyen de riches isotopies ; sa chute est remarquable :

 

Mais, dans la draperie rougie d’une aube éphémère,

nous sommes l’intensité, ardemment,

Sur la ligne de feu.

 

Cette intensité permet au créateur d’être toujours dans le désir et dans l’attente des couleurs et des mots et de vouloir, en « contrebandier », traverser des frontières.

Georges Badin ne sera jamais assez remercié par ceux qui, même sans l’avoir rencontré comme Emmanuel Merle et d’autres, ont eu le bonheur de travailler en harmonie avec lui et de découvrir, de cette façon, l’alchimie rare qui peut avoir lieu entre la peinture et l’écriture contemporaines.

 

France Burghelle Rey

 


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Rédactrice

Domaines de prédilection : poésie, littérature

Genres : recueils, essais, récit

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, éditeurs divers

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les lettres classiques et vit actuellement à Paris où elle écrit et pratique la critique littéraire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français.

Textes parus au nombre d'environ une centaine dans de nombreuses revues ainsi qu’une quarantaine de notes critiques (Place de la Sorbonne, Europe, Recours au poème, Temporel etc…).

Elle a écrit une douzaine de recueils dont Lyre en double paru aux éditions Interventions à Haute voix en 2010 puis Révolution en 2013 suivi de Comme un chapitre d'Histoire en 2014 chez La Porte. Le Chant de l'enfance a été publié aux éditions du Cygne en juillet 2015

Ces derniers textes augmentés de L'Enfant et le drapeau, naissance rédemptrice d'un " ange " dans un monde en désolation, sont, avec les recueils qui suivent, l'expression d'une nécessaire présence au monde en souffrance.

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