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Les Hauts-Quartiers, Paul Gadenne

Ecrit par Didier Smal 02.07.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Points

Les Hauts-Quartiers, 800 pages, 11,90 €

Ecrivain(s): Paul Gadenne Edition: Points

Les Hauts-Quartiers, Paul Gadenne

 

Paul Gadenne (1907-1956) fait partie de ces auteurs francophones que le temps semble mal servir : il efface peu à peu leur souvenir, et il faut l’un ou l’autre passeur pour avoir envie d’y accéder. Merci donc à Eric Naulleau, qui fut éditeur avant d’être chroniqueur télévisuel, d’avoir persévéré à faire mention de Paul Gadenne à chaque fois que cela lui était possible : c’est grâce à lui que des heures délicieuses ont été passées à lire Les Hauts-Quartiers.

Le roman est préfacé, à sa publication (posthume) en 1973, par Pierre Mertens, admirateur de l’auteur, dont il évoque l’œuvre dans son intégralité et qui avertit, à propos des Hauts-Quartiers, en une formule dont la justesse s’avère exacte au fil de la lecture :

« Seule une réelle exégèse rendrait compte des dimensions d’un univers dont nous n’avons voulu et pu que suggérer l’importance. Son côté solaire et ses perspectives nocturnes ; sa profusion et sa nudité ; son frémissement et sa rigueur ; sa ferveur et sa fragilité, comme une immense fougère saisie par le gel ».

C’est effectivement l’impression que laisse ce roman de peu de choses et pourtant foisonnant comme peu le sont. Car au fond, comme nombre de grands romans, Les Hauts-Quartiers ne raconte pas grand-chose : une dizaine d’années (le roman se conclut en 1954) de la vie de Didier Aubert, un intellectuel auteur d’un ouvrage intitulé Aspects de la Contemplation, se débattant pour rédiger une « thèse singulière sur les Conditions de la Vie Mystique », dans les « Hauts-Quartiers » d’Irube, petite ville bourgeoise à l’excès du Sud de la France. Durant que ces années s’écoulent, il est confronté à l’hypocrisie catholico-bourgeoise et à l’amour, par deux ou peut-être trois fois. Et c’est tout.

Sur ces minces fondations narratives, Paul Gadenne construit un roman fort de quasi huit cents pages passionnantes, avec un personnage principal tuberculeux en butte à un milieu méprisable aux multiples incarnations, la plupart méprisables dans leur petitesse d’esprit, un Didier Aubert obligé de vivre dans l’« intimité des pourceaux » – non pas que ses contemporains souffrent d’un manque d’hygiène, au contraire, ils sont bien propres sur eux, mais qu’ils présentent une curieuse et endémique « pourriture d’âme ». Dans les Hauts-Quartiers, où la pauvreté, voire le réel n’ont pas droit de cité, seule compte en effet la bonne parole bourgeoise tenue par de « bons chrétiens », dirigés par un prêtre, Singler, que l’on verra évoluer de la direction d’âmes bien-pensantes à celle d’un journal très à droite, tant politiquement qu’économiquement et, surtout, spirituellement – et chaque évocation de ce journal est pour Gadenne l’occasion d’une charge à la fois subtile et totale contre la presse « de gauche » mais aux valeurs bourgeoises.

C’est donc l’histoire d’un homme aux aspirations spirituelles élevées (« Eckhart […] et les autres maîtres spirituels, tant ceux de l’Inde que de l’Occident, recommandaient la patience, la maîtrise de soi »), confronté aux « usages crapuleux et sordides » des bourgeois, ceux dont on put dire sous l’Occupation : « Ils se trouvent très bien, mais très très bien, du régime actuel. […] L’ordre règne. L’occupation les sauve du péril populaire ». Ces bourgeois sont représentés essentiellement par une femme, Fernande Chotard, chez qui, dans cette France en pleine crise du logement durant le direct après-guerre, Aubert est amené à habiter : elle va, elle qui fraie avec le clergé grâce à sa librairie pieuse, le mettre au pilori, poser des jugements sur chacun de ses gestes, retourner la moindre situation, colporter à son sujet des bruits non fondés destinés à lui nuire et pourtant lui reprocher de l’obliger, elle, à prendre de pareilles mesures, à tenir pareils propos. En ce sens, Les Hauts-Quartiers est un roman humoristique, par l’outrance de Fernande Chotard, par l’hypocrisie dont elle, et le reste de la bourgeoisie, et le clergé (conseil d’un prêtre à Aubert pour être heureux : « Devenez propriétaire ! ») fait preuve avec une majesté, un aplomb et une mauvaise foi formidables au sens premier de l’adjectif : qui génère la peur.

D’autres personnages valent le détour, qu’il s’agisse du Colonel, de Madame d’Hem, de Rosa la future maîtresse femme ou encore de la famille Maillechort – des forains, mais dont l’enrichissement les range définitivement du côté de la bourgeoisie triomphante. Tous semblent n’avoir qu’un seul objectif : empêcher Aubert de travailler, empêcher son grand œuvre de voir le jour – et donc empêcher le monde d’atteindre au mysticisme. Dans la galerie de personnages l’entourant, un particulièrement retient l’attention : un certain Brocquier, hilarant à force d’égocentrisme, d’aveuglement face à ses propres méfaits sociaux : Gadenne a peint avec lui la caricature absolue du bourgeois bohême sans nulle conscience.

Pour autant, on se rend compte au fil des pages, d’une grande beauté, d’un style parfait, que Les Hauts-Quartiers comporte de multiples facettes : un roman d’amour multiple, avec de belles réflexions sur le sujet (« Il lui disait aussi que l’amour procure tant de malheurs qu’il ne peut jamais être longtemps coupable. Mais que le plus grand malheur était assurément de vouloir les éviter tous »), un roman sur le mysticisme et sa possibilité au milieu du vingtième siècle (toutes les références à Eckhart, Péguy, Kafka, Dostoïevski, Kierkegaard et d’autres penseurs, amenées à bon escient, fondues dans la coulée narrative), et surtout un gigantesque roman sur la bourgeoisie, sa bien-pensance et sa bêtise abreuvée d’argent, « car il n’y avait qu’une race à abattre, à supprimer, où qu’elle se trouvât (et aucune nation n’en avait sans doute le privilège) : c’était la race des Bûcherons, des oppresseurs, de ceux qui traitaient la terre, la nature en ennemie, comme une chose à utiliser, et qui traitaient les hommes de la même façon ».

Cette existence pourrait mener au désespoir, et il y en a dans ces pages où se croisent quasi tous les sentiments humains, et Aubert le signifie d’ailleurs à un prêtre (« Arrêter la roue des générations […]. Ce monde ne signifie rien »), mais toujours un sursaut est présent, dû à la haine (ha ! celle éprouvée envers les Maillechort !…) ou à l’amour, car « devant ce monde, on ne pouvait avoir qu’un désir, l’abattre, le changer, pour extirper la racine du mal. Mais il fallait changer aussi l’humanité ». Et pour ce faire, publier au moins un « Lexique » du mysticisme, où il est aussi question du rapport entre « humour et prière », comme pour souligner que l’on ne sombre pas, loin s’en faut. Et tant pis si la vie matérielle, et ses duretés, fait qu’on s’aperçoit qu’« il y a peut-être un bon Dieu pour les ivrognes, mais, bonnes gens, il n’y en a pas pour les pauvres », et qu’on sait qu’« un jour, la terre sera couverte d’épiciers, de garagistes et de petits rentiers bricoleurs, et le printemps n’aura plus lieu d’être ».

On peut chercher des congruences entre la biographie de Gadenne et ce récit, puisque l’auteur fut tuberculeux et en mourut d’ailleurs, et puisque l’auteur vécut dans le Sud de la France et fut lui aussi professeur nécessiteux. Ce serait réducteur, et l’on risquerait de tomber dans les affres de l’auto-fiction contemporaine dans ce qu’elle a de plus vil ; ramener Gadenne au niveau d’Angot, en somme. Il n’en est rien : par un véritable travail sur la langue (quel plaisir que la phrase de Gadenne, d’un magnifique classicisme heurté par l’époque !…), Gadenne sublime ce qui a pu être lui pour narrer la confrontation entre le David mysticisant et le Goliath bien-pensant ; et tant pis si David n’en sort pas vainqueur : au moins la lutte, et sa narration, furent épiques.

 

Didier Smal

 


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A propos de l'écrivain

Paul Gadenne

 

Paul Gadenne (1907-1956), qui fut professeur de lettres, est l’auteur de quelques-uns des romans qui, dans la prose du XXe siècle, tiennent une place de choix, tels Siloé (1941), La Plage de Scheveningen (1952) ou Les Hauts-Quartiers (1973, édition posthume). Chez Actes Sud ont paru L’Intellectuel dans le jardin (1985), Bal à Espelette et Scènes dans le château (1986), etPoèmes (1992).

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoué sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.