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Les frères Henkin Photographies Berlin-Leningrad, année 1930, Collectif (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 27.11.19 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Histoire, Editions Noir sur Blanc

Les frères Henkin Photographies Berlin-Leningrad, année 1930, Collectif, Les éditions Noir sur Blanc, octobre 2019, préface Gueorgui Pinkhassov, 288 pages, 42 €

Edition: Editions Noir sur Blanc

Les frères Henkin Photographies Berlin-Leningrad, année 1930, Collectif (par Yasmina Mahdi)

 

Oubli et Modernité

Les photographes Yakov (1903-1941) et Evgeny (1900-1938) Henkin sont nés tous deux dans une famille juive aisée en Russie. Daniel Girardin a sélectionné cent quatre-vingts de leurs photographies, parmi quelques « sept mille clichés ». Les explications des arrière-petits-enfants Henkin jettent un éclairage sur les archives familiales du XIXe siècle et du début du XXe siècle en Russie et en Allemagne. Tout d’abord, sur la racialisation des ashkénazes et les obligations promulguées par l’Empire russe – plutôt, la discrimination à leur encontre. La famille Henkin a donc été assignée à vivre dans la région du Don, « zone de résidence » des juifs. En 2013, le « Centre des noms retrouvés de la Bibliothèque nationale de Russie » mentionne en quelques lignes l’exécution d’Evgeny, accusé d’espionnage et torturé, ainsi que des milliers d’autres, cadavres jetés dans des fosses communes. Yakov, par un tragique hasard, est décédé au même âge qu’Evgeny, à 38 ans.

Engagé volontaire dans l’Armée rouge en 1941, Yakov est mort des suites d’une blessure d’obus et d’une septicémie. Les négatifs des deux frères ont été conservés dans des boîtes pour n’être révélés en Suisse que cent ans plus tard. Les épisodes catastrophiques des deux guerres mondiales n’ont hélas pu permettre à Yakov et Evgeny Henkin de poursuivre leur œuvre.

Que ce soit par le choix du noir et blanc, ce qui est le cas ici, l’uniformité des costumes et des robes, des coiffures féminines, des attitudes corporelles, cela témoigne d’un temps générationnel commun aux années 1930. Également, les loisirs, les constructions architecturales, les véhicules, les objets, les ameublements intérieurs, l’état de la ruralité, forment tout ensemble un conglomérat d’énoncés relatifs à une structure sociétale, font référence à une morale. Ce phénomène est courant car l’on repère surtout une époque à la mode vestimentaire – qui d’ailleurs se démode très vite, et aux objets utilisés. Si l’on compare les photographies des frères Henkin (prises avec un appareil Leica) à celles d’Esther Bubley (New-York, 1921-1998), qui a travaillé pour L’Office of War Information, il y a un focus commun dans la vision de la classe laborieuse, des scènes de rue, des transports, des individus pris au sein de leur intimité familiale, de la présence militaire, avec en plus la barrière dressée entre « blancs » et afro-américains. Les clichés libres de Vivian Maier (New-York, 1926-2009) présentent également une ressemblance avec l’univers des Henkin, car elle comme eux ne travaillaient pour aucune firme. Vivian Maier aussi, grâce à ses images, a capté des fragments d’existence, de femmes et d’hommes en marche, d’enfants jouant dans les arrière-cours des ghettos, d’infirmes mendiants, d’êtres humains pris dans un maillage social et économique qu’ils ne dominent pas.

Reportage ou pas, le cliché instantané proroge une durée, et c’est cela son prodige, en quelque sorte, sa vérité même si la prise de vue reste un report du réel – un différé. L’œil ne le perçoit pas, mais se l’approprie dans le présent. À Leningrad comme à Berlin a lieu l’avènement du concept de masse, annonçant l’ère de la société de consommation. La révolution spartakiste, et celle de 1917, ont eu foi dans la lutte pour l’acquisition des droits des travailleurs, la justice et la fin de l’exploitation des prolétaires. L’on peut éprouver un sentiment d’inquiétude vis-à-vis de ces photographies de belle facture, aux rendus de camaïeux de gris, un sentiment d’angoisse en découvrant des personnes à jamais disparues, inconnues, anonymes, rendues à la vie par la magie de l’objectif, ressuscitées. La pulsion scopique des deux frères semble commune, il n’y a pas vraiment de variation de style ; leurs productions, sans leurs signatures, sont difficilement identifiables. Yakov et Evgeny affectionnent les portraits, et restituent aussi les faits divers : l’incendie d’un bâtiment, le travail au sein d’une imprimerie, le ski acrobatique russe, les courses automobiles à Berlin. Monumentalisme et sacralisation du travail collectif sont les préoccupations majeures des années 1930.

L’on décèle parfois, à travers les regards, les expressions des foules, des commencements de violence, une sorte de peur, au vu du nombre de défilés militaires, de manifestations, d’affiches vantant les mérites de personnages autoritaires et leur prise de pouvoir. Chacune des épreuves témoigne à la fois d’un particularisme et d’une perception atemporelle, comme celles d’un moment de loisir, de plaisir… Le socialisme inculqué aux masses russes à l’intérieur des musées ou lors des réunions politiques semble agir sur la population. À Berlin, les banderoles clament, au nom du national-socialisme, la haine antisémite de la propagande nazie. Un cliché pris en plongée d’un fauve quasi-décoloré par sa captivité, au zoo de Berlin, et un groupe de femmes et d’hommes élégants attablés à une terrasse de café, posent autant de questions que la pseudo-tranquillité de deux amies souriantes devant une boutique chic, tranquillité qui avoisine l’abjection des slogans racistes sur les vitrines d’un commerce juif ou le placardage de l’endoctrinement hitlérien sur une colonne, par ce qui semble un matin d’hiver.

Au-delà de la mort et du temps, ces photographies illuminées par la minutie et la clarté des détails, cachent l’obscurité des idéologies meurtrières. Ici, une péniche fume et brouille la rive ; là, une rameuse, coquette, nous interpelle d’un signe de main ; ailleurs, une femme de blanc vêtue se tient debout devant en train à destination de Bâle. Un couple d’âge moyen, de la classe moyenne, arbore un salut nazi, et pourtant, autour du repas de fête, se trouve l’éternité.

 

Yasmina Mahdi


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A propos du rédacteur

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.