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Les fausses dents de Berlusconi, Jacques Drillon

24.10.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Grasset

Les fausses dents de Berlusconi, octobre 2014, 320 pages, 19 €

Ecrivain(s): Jacques Drillon Edition: Grasset

Les fausses dents de Berlusconi, Jacques Drillon

 

 

Certains auteurs vous frappent par la galerie de portraits qui se dessine à la lecture de leurs livres (Balzac, Proust, Dostoïevski), certains parviennent en un paragraphe liminaire à recréer l’ambiance d’un lieu ou à vous plonger dans une atmosphère particulière (Simenon, Modiano). D’autres vous étonnent par le tranchant de leur manière de raconter (Berhard, Guibert) ou vous font valser avec la narration pour vous mener à l’autre bout de la piste sans même que vous l’ayez remarqué (Echenoz). D’autres, enfin, et Jacques Drillon est de ceux-là, constituent une œuvre foisonnante dans des genres variés (essai, musique, grammaire, traduction, biographie, récit) – on pense également à Charles Dantzig – et vous séduisent par leur français limpide, leur phrase parfaitement construite.

Si Charles Dantzig publie des listes (Encyclopédie capricieuse du tout et du rien), Jacques Drillon propose souvent ses choses lues, vues et entendues. De la Musique, paru il y a une quinzaine d’années, regroupait un ensemble de réflexions sur les compositeurs, musiciens et sur la musique classique en général. La même forme est reprise avec Les fausses dents de Berlusconi. Drillon signe un recueil de courtes assertions sur la littérature, la musique, l’actualité. Ce sont des anecdotes, des sentences, des jugements abrupts ; c’est ce qui lui passe par la tête. La plupart ont déjà été publiées sur le site internet « Livres » du Nouvel Observateur, à raison de 20 par semaine, sous le titre de « Papiers décollés ». C’est un plaisir que de retrouver en un volume ces petits moments de poésie, agrémentés de quelques inédits.

Les brefs tableautins de Drillon, tels qu’il les nommait, en forme d’aphorismes ou de simples assertions, occasionnellement développées sur un paragraphe, n’ont souvent même pas de verbe. Une idée, une remarque est glissée comme ça, en passant. C’est souvent drôle. Parfois profond, parfois léger et vite oublié. C’est le plus souvent juste un fait qui est donné brut à l’ébaudissement du lecteur. On ne sait pas forcément sur le moment faire le tri de l’important et de l’accessoire, alors autant l’écrire : peut-être qu’en relisant ces petits mots des années plus tard le jugement du lecteur aura changé. C’est ce qu’essaie de résumer l’auteur, en trois pages d’un avant-propos lumineux.

Le drôle tient tout dans la subtilité de l’écrivain, ironique à chaque coin de page.

Contrepèterie : « Courbe-toi, fier Sicambre. Cambre-toi, vieux si courbe ».

Gravité dans le ridicule : « Les 47 morts de Tchernobyl ».

Fine trivialité littéraire : « Longtemps je me suis touché de bonne heure ».

Vie quotidienne : « Les petites vieilles qui racontent leur vie à la guichetière de la poste, à la pharmacienne ».

Mauvais français utilisé par tous : « “Comme convenu, je reviens vers vous…” ».

Tous ces petits riens s’accumulent sans ordre apparent, joyeux mélange varié mais qui se tient par le ton et l’écriture de l’auteur. Ils finissent par dresser son portrait en creux, dévoilant par touches la cohérence d’un amoureux érudit de la musique et de la langue, et son étonnement devant le monde.

 

Romain Vénier

 


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A propos de l'écrivain

Jacques Drillon

 

Jacques Drillon, né à Paris en 1954, est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages (musicographie, grammaire, critique, récits). Il a enseigné la linguistique et la stylistique aux universités de Cergy-Pontoise et Paris-VIII ; il est journaliste au Nouvel Observateur depuis 1981.