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Les douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 28.08.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les douze tribus d’Hattie (The twelve tribes of Hattie, 2012), Gallmeister, 2017, trad. anglais (USA), François Happe, 321 pages, 9,80 €

Ecrivain(s): Ayana Mathis

Les douze tribus d’Hattie, Ayana Mathis (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

Cet été, je serai parisienne. Un titre ou une intention. J’ai décrété que je devais écrire. Connaître mes voisins. Décrire mes voisins, partager avec eux davantage, organiser même une rencontre, pour ceux qui restent, désirer mieux les comprendre tel l’avocat qui chercherait des circonstances pour. Et puis non ! j’ai craqué. Sans doute à cause de l’absence d’épaisseur entre nous.

J’ai balancé toutes ces louables intentions dès le lendemain matin, affirmant haut et fort que je n’avais aucun désir de les côtoyer. Car assurément la vie en collectivité n’était pas leur principale motivation, valeur ou vertu, il faudra que je réfléchisse davantage au mot approprié. Encore un mode d’emploi oublié du plus grand nombre !

Se prétendant seuls au monde, l’un pense que France Info est la meilleure source d’informations dès sept heures du matin, l’autre chante faux, la musique lancée à fond pour couvrir ses vocalises défaillantes, un autre collectionne les capsules de siphon devant sa porte, une passion démesurée pour la chantilly ou toute autre utilisation néfaste pour la santé, un autre vante les vertus des jus à l’extracteur, et ce dès six heures du matin, un autre décidément, pauvre homme, souffre de crises de dédoublement de personnalité, démence ou autre terme, aucun ne traduit sa peine, hurlant après son autre. « Dégage, casse-toi, je t’emmerde ». C’est ce que jette depuis le troisième étage ce voisin à toute personne séjournant sur le trottoir un peu trop longtemps, ajoutant un « connard » à toutes fins utiles, un peu trop près de l’immeuble. Jeter. Celui qui jette, ou est-ce le même individu, des bouts de pain rassis, véritables projectiles, canardant le zinc des gouttières. Nourrir les pigeons, et les rats qui courent désormais dans ces gouttières-toboggans, son projet pour la planète semble autre. Il accomplit son « T.O.C » à quatre heures du matin, après avoir tiré la chasse d’eau. Encore un qui boit trop le soir, du thé ou autre breuvage diurétique.

Les nuits sont courtes dans l’immeuble où j’habite. Alors je lis. Chez mon libraire, je suis partie quérir un peu plus de réconfort, et de matière, prendre du recul et conserver la grâce et la courtoisie salutaires à la vie en groupe. Il m’a prescrit Les douze tribus d’Hattie, le livre en poche, pour traitement.

Or de quelle nature est la peau des personnages d’un livre ?

Dès le premier chapitre, j’ai été soufflée, il faudra que je trouve un nouvel adjectif d’ailleurs, arrêtée net dans mon élan. J’ai dû poser le livre pour respirer. Sonder la part sombre des caractères et mieux l’appréhender pour ne pas en être le jouet, subir ou être crédule. Soit. Stephen King fait ça très bien. Chapitre deux, page 26. Les États-Unis, ses territoires et ses littératures, remarquables ici, accessibles, nul besoin d’employer des mots compliqués (salutations distinguées au traducteur) pour soulever le cœur (là aussi revoir la représentation). Les références sont ingénieuses, visibles à ceux qui sauront les lire, les autres n’en percevront point le manque. C’est cela la force de cette littérature, jamais ostentatoire bien que prévisible, elle est précise et codée. Les penchants les plus noirs, les cadavres ou les fantômes dans les placards qui ne demandent qu’à sortir, sortent à chaque page. Aller au-delà du jugement, du bien du mal, aller tout simplement vers eux. Formidablement humains, terriblement humains, passablement incarnés.

Un prénom. Une date et à chaque chapitre les composantes d’une identité complexe, toujours multiple, absolument insaisissable.

« Pendant la plus grande partie de sa vie, il lui avait semblé que c’était la chose la plus importante : ne laisser personne l’exploiter comme une bête. Et puis Hattie était arrivée, Hattie avec tous ces enfants, cette ribambelle d’enfants, qui n’avaient laissé aucune marque visible sur elle. Elle parlait comme si elle était dans un de ces pensionnats pour jeunes filles de la bonne société noire qu’ils ont là-bas, dans le Sud. Et c’était comme si elle s’était trouvée précipitée dans une vie de misère et d’indignité qu’elle n’aurait jamais dû connaître. Avec une femme comme elle, s’il voulait seulement faire un petit effort, il pourrait devenir un bon père de famille. Certes, il n’avait pas encore rencontré les enfants d’Hattie, mais leurs noms – Billups, Six et Bell – étaient aussi attrayants que des noms de capitales étrangères. Dans son imagination, il les voyait moins comme des enfants que comme de fidèles copies miniatures d’Hattie ».

J’ai eu le sentiment, page 103, qu’il se passait quelque chose de fondamental, que la clef du livre était là, sous mes yeux, exactement ce fil rouge ou tout autre terme traduisant l’ancrage de la vie. Nos erreurs. La filiation. Donner la vie de corps à corps dans le sang et dans la fibre. Donner. La vie ne se donne pas, elle se transmet, comme le pissenlit poussant entre deux dalles de béton, elle n’a guère besoin de la volonté de nos corps pour émerger. Alors nulle culpabilité à avoir si nous ne remercions point nos ancêtres pour l’espace aménagé, pour nous avoir laissés passer. Il s’agit de les remercier en ne devenant pas eux. Ce n’est pas la vie que nous transmettons, c’est l’amour, or l’amour, Hattie, elle n’en a plus assez pour ces enfants, à peine pour elle-même, alors que dire de ses ancêtres…

Les détails, aucun omis, l’empreinte de l’autre sur soi et son emprise, son haleine. Hattie est superbe, dense, si palpable qu’il suffirait presque de tendre la main vers elle pour la rendre aimable, la prendre dans ses bras pour voir son visage rayonner et saisir dans un trait de lumière la plume échappée d’un édredon. Voir jaillir toute la beauté et la force d’Hattie et sa dignité. Quand l’esthétique du corps rejoint l’esthétique de l’être. Ces détails, immenses à chaque coin de page, comme souffler sur un cierge dans une église pour éteindre l’âme corrompue, accrocher un ruban bleu, un ruban rose selon si c’est un garçon ou une fille, le nouveau-né dans la maison, les gestes déterminés des mères, le doigt sucré pour calmer les pleurs et tous ces rituels qui ont tissé les corps de milliers et de milliers de femmes. De 1925 à 1980. La vie d’avant, la vie d’Hattie enfant et en filigrane et sous les lignes, Hattie a tous les âges, Hattie est omniprésente, ces lignes qui désormais ratureront chacune de ses trajectoires.

Hattie est à elle seule toute une communauté, les États-Unis, les versants innombrables et ses écarts entre les individus. Leurs maisons, leurs objets, leurs travails. Leurs moyens. Et la jalousie entre, l’argent inexorablement tendu entre les êtres et leurs choix, l’horreur sur le fil et le livre entier en équilibre. Ce sont aussi les écrivains américains qui sont convoqués, ceux qui ont écrit les plus grandes phrases, poésie et littérature, ceux qui ont creusé la terre des États-Unis pour en extraire ce qu’ils ont de plus beau.

« I took some time for me to understand my unreasonable claims on that fisherwoman. To understand that I was longing for and missing some aspect of myself, and that there are no strangers.

There are only versions of ourselves, many of which we have not embraced, most of which we wish to protect ourselves from » (Toni Morrison, The Origin of Others, Harvard University Press, 2017).

Des musiciens, des prêcheurs, des serveuses, des militaires, des guérisseuses, des enfants dits illégitimes, des épouses effacées, des médecins, des vétérans du Viêt-Nam, ici la guerre en italique, la guerre sous alcool, la guerre exprimée en « je ». Quelle que soit leur justification en ce monde, ils sont tous anéantis ou condamnés. Asphyxiés. Le souffle manquant. Le souffle impossible. Le souffle telle une colonne vertébrale, ils ne savent pas, ils ne peuvent plus respirer.

Les blessures d’abandon sont si violentes. Les ruptures. Les blessures de rejet sont aussi sensibles à la surface des pages que les cicatrices sur la peau sont à vif. Le rythme du sang, du cœur, du corps, le pied frappant le sol de plus en plus fortement, le cri, la musique est partout, celle du souffle et des instruments à vent. Les sons du livre.

Je l’ai refermé en regrettant de ne pas poursuivre, de ne pas connaître davantage chacun des enfants d’Hattie, l’adulte devenu, l’adulte tronqué, l’adulte rompu. Et puis non ! Chacun avait donné ce qu’il avait pu, offert ce qu’il avait de plus essentiel, réservant à sa conscience (ou à une suite ?) le reste de ses mystères ou de ses mensonges. M’en tenir à cela, là le sens de cette richesse, de ce don qu’est cette lecture.

J’ai donc vivement remercié mon libraire.

La fin, si subtile, si diffuse, longtemps y ai-je pensé. Et comme toujours, en pareille occasion, j’offre le livre. Le mettre le plus loin de moi, à bonne distance vivre le deuil et la séparation, vivre la joie de le transmettre. Vivre léger. Être autonome. Et se tenir debout sur ses deux jambes quelle que soit la nature du sol, par soi-même tenu par la seule puissance de sa colonne vertébrale. Sans doute est-ce cela la fin, la filiation, l’ancrage de la vie. L’offrir à un de mes voisins, mais lequel ?

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 

Ayana Mathis grandit dans les quartiers nord de Philadelphie. Férue de poésie, elle suit plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun. Elle enchaîne les métiers de serveuse puis fact-checker dans divers magazines. Elle part ensuite en Europe, où elle voyage pendant plusieurs années puis s’installe quelque temps à Florence et y gagne sa vie en travaillant dans une agence de voyages. Une fois rentrée aux États-Unis, elle participe en 2009 au programme de creative writing de l’université de l’Iowa dirigé par Marilynne Robinson et travaille sur un mémoire qui s’avère être une impasse. Face à l’échec de ce projet, elle se lance dans l’écriture de quelques nouvelles. Rapidement, il lui apparaît que les personnages qu’elle met en scène dans ses textes ne forment qu’une seule et même famille dont le centre est la mère, Hattie. Quelques mois plus tard, Ayana Mathis termine son premier roman, Les douze tribus d’Hattie, qui sera publié en décembre 2012 aux États-Unis. Sélectionné par Oprah Winfrey pour son Book Club, il deviendra un immense succès.

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A propos de l'écrivain

Ayana Mathis

 

Ayana Mathis a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Férue de poésie, elle a suivi plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun, a travaillé comme serveuse puis fact-checker dans divers magazines et a vécu quelque temps en Europe. Publié en 2012 aux Etats-Unis, Les Douze Tribus d’Hattie est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.