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Les buveurs de lune, Pierre Chazal

Ecrit par Patryck Froissart 28.01.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Alma Editeur

Les buveurs de lune, juin 2014, 480 pages, 19 €

Ecrivain(s): Pierre Chazal Edition: Alma Editeur

Les buveurs de lune, Pierre Chazal

 

 

Fin 2011, Paris, période de fin de règne sarkozyste, début du roman.

Les vagues générationnelles se succèdent, de plus en plus rapprochées, jusqu’à se bousculer. Un jeune de dix-huit ans en 2011 n’a plus grand-chose à voir avec un jeune du même âge dix ans plus tôt.

Plusieurs générations ayant chacune une vision du monde, une réflexion politique, une pratique sociale, des habitudes alimentaires, une culture artistique, littéraire et musicale, totalement différentes, se côtoient, cohabitent, se rencontrent, ne se comprennent pas, n’ont plus de points communs, n’ont pas les mêmes codes vestimentaires, ni le même langage, ne savent donc plus communiquer entre elles, s’opposent, s’affrontent dans un Paris où chacune a ses quartiers, ses îlots, ses propres repères.

Le roman commence par un long prologue au cours duquel le narrateur, qui s’adresse au personnage principal, Balthazar Rigaud, 26 ans, à la deuxième personne, comme à « un ami, un frère », le lance à la recherche de son frère aîné, aimé, et passionnément admiré, son idole, Stan, musicien en fugue, à la dérive, en rupture de liens sociaux et familiaux, dans un surprenant périple à travers Paris, ses cafés, ses squares, ses places, ses stations, son métro, ses parcs, ses coins plus ou moins bien famés… La quête, stérile, se termine, pour Balthazar, en cellule de dégrisement. Il apprendra un peu plus tard que sa mère et son beau-père ont fait interner Stan.

Alors Balthazar, comme pour partager à distance le malheur de Stan, se punit en refusant toutes les occasions d’être heureux, au grand désespoir de sa mère.

Les gens comblés ne peuvent pas tout voir, et surtout pas les raisons qui en poussent d’autres à refuser les clés d’un bonheur trop facile. Car il y a en toi, muchacho, une fêlure, que tous les Fil de la terre ne sauront jamais déceler.

Balthazar, cultivant sa fêlure, hébergé la plupart du temps chez son copain Fil, revenu un peu forcé d’une mission humanitaire en Afrique, mène alors une vie chaotique, en pente descendante, erratique, tentant d’étouffer son mal-être, dû en partie à la souffrance que lui cause l’absence de son frère, sous l’alcool et la drogue, accumulant boire et déboires jusqu’à ce que, de façon classiquement romanesque, au fond du trou où il s’enfonce, le touche le rayon de la renaissance à soi.

C’est dans un bien étrange lieu de retraite (qui évoque la grotte utérine du Robinson de Michel Tournier) qu’il se refait une santé physique et mentale, pour renaître au monde au terme d’une réclusion totale de plusieurs semaines, peu après avoir fait la connaissance de la jeune lycéenne Sarah.

L’amour, toujours, donne un nouveau sens à l’existence. Et voici que les cercles sociaux, qui jusque-là s’ignorent, de l’adolescente représentative du XXIe siècle et du jeune homme type de la fin du XXe, se rencontrent, s’emmêlent et s’opposent, dans un nouveau cycle, cette fois partagé, de fiestas dont les règles, finalement, qu’on soit de cette génération-ci ou de celle-là, se rejoignent de façon concentrique sur un point essentiel, voire existentiel : la défonce.

En compagnie de Stan évadé de l’asile, de Stan retrouvé, de Stan flanqué de l’amoureuse Noémie, il faudra à Balthazar et Sarah une échappée bucolique, un séjour dans la maison rustique, perdue dans les Pyrénées, propriété des Rigaud, où les frères ont passé toutes leurs vacances en famille avant la mort de leur père et l’éclatement de la cellule familiale, pour que s’affirme leur amour et leur désir de s’intégrer ensemble, unis, dans les normes du contrat social en vigueur. Il faudra surtout que cette retraite en communauté soit tragiquement marquée par le drame fatidique qui délivrera définitivement Balthazar de l’emprise de Stan…

Entre le style volontairement « mode jeune » des dialogues et le lexique spécifique, réaliste du récit des virées dézinguées et des soirées défoncées, c’est souvent fort poétiquement que l’auteur insère ses commentaires, très critiques, sur l’état dans lequel se trouve, en 2011/2012, notre société, et sur les raisons qui pourraient expliquer les comportements déphasés, décalés, d’une partie de sa jeunesse.

La tour Eiffel, intriguée, a allongé son cou par-dessus les grilles, elle qui promène ses yeux comme une mante religieuse sur tous ces pucerons que Paris lui colle entre les pattes. Mais quant à sonder les cœurs, la vieille bonne femme a depuis longtemps renoncé à s’y essayer. Les chagrins d’amour des collégiennes, le spleen lycéen des enfants du siècle pataugeant dans la boue laissée par leurs parents, madame s’en cure le nez comme de ses premiers boulons…

Actualité thématique réaliste, audacieuse modernité linguistique, contemporanéité du contexte, prégnance de l’intrigue, maîtrise narrative, beauté du style, autant d’ingrédients qui font de cette œuvre un des grands romans de l’année 2014.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Pierre Chazal

 

Pierre Chazal est né en 1977. Il a étudie et vécu à Lille, puis en Angleterre, avant de revenir s’installer à Paris, où il enseigne le FLE (Français Langue Etrangère). Il consacre son temps libre à la musique et à l’écriture. Marcus, publié en 2012 chez Alma, son premier roman, a reçu le Prix René Fallet en 2013 et a été traduit en allemand et en italien.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.