Identification

Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Editions Maurice Nadeau

Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer, 120 pages, 16 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer (par Patryck Froissart)

Le long monologue post mortem, dégoulinant de souffrance et de haine de soi, des autres et du monde, émis par une jeune femme qui raconte à la première personne son douloureux parcours existentiel depuis sa naissance non désirée par sa mère jusqu’à son internement en asile d’aliénés à la demande expresse de sa famille. Dépassant le classique dédoublement de personnalité, Gudrun, la narratrice, se « détriple » en Blandine d’une part, en Esther d’autre part.

Gudrun, Esther, Blandine sont les trois prénoms reçus à la naissance, trois noms que la narratrice va incarner à tour de rôle, littéralement, chacune jouant son propre rôle singulier dans le cours chaotique d’une existence tri-personnelle, et dans la profusion en apparence incohérente d’un poignant discours narratif.

Les parents de Gudrun Kortekamp et de son frère Friedrich, propriétaires terriens allemands, au lendemain de la première guerre mondiale quittent leur pays par crainte de l’instauration du socialisme avec l’espoir de trouver meilleure fortune aux Etats-Unis où ils rachètent des terres. Lorsque le nazisme s’installe au pouvoir, enthousiasmés par la perspective du triomphe universel du troisième Reich millénaire, ils rentrent, reprennent leur ancienne propriété, et manifestent ouvertement leur adhésion à la montée totalitaire et génocidaire du pangermanisme.

Avant et pendant l’exode initial sont mort-nées deux filles alors que les Kortekamp espéraient un fils, puis est venu enfin en Amérique l’enfant mâle tant désiré, Friedrich, sur qui repose la pesante certitude de la perpétuation du nom et du domaine. Gudrun naît deux années plus tard, alors qu’on souhaitait avoir un deuxième garçon.

La réimplantation des Kortekamp en Allemagne est vécue douloureusement par les deux enfants, qui, nés américains, ne parlant pas l’allemand, ressentent comme un déracinement cette installation forcée dans un pays où ils se considèrent et sont considérés comme étrangers. Est-ce cette blessure d’un exil les rendant « différents » de leur entourage qui génère entre le frère et la sœur, renfermés dans leur bulle d’étrangeté, une intimité et des sentiments dépassant les limites conventionnelles de l’affection fraternelle ?

Le jeu narratif situe subtilement Esther par rapport à Gudrun tantôt comme personne extérieure, comme personnage de récit mis à distance par l’usage de la troisième personne, tantôt comme interlocutrice directe, comme si le monologue était interrompu, sans avertissement, par un soudain dialogue in praesentia avec l’emploi de la deuxième personne (tu, toi). Ces passages récurrents du récit au faux dialogue, toujours impromptus, abrupts, dans le flux continu de ce qui reste néanmoins un soliloque, expriment de façon saisissante la dépersonnalisation, dans laquelle vient s’interposer, toujours inopinément, la tierce Blandine, en personnage pivot ou en figure d’opposition.

Le procédé littéraire est par ailleurs repris de manière similaire, par brusques changements de personne verbale, lorsque la narratrice à tel endroit s’adresse directement à Friedrich, à la mère, et au père, et à tel autre les met en distanciation et les « raconte ». Cette effusion ininterrompue de la parole narrative, caractéristique de certaines pathologies mentales, rendue sciemment, magistralement par Isabelle Fiemeyer, correspond bien à ce qu’en dit Emmanuel Mounier dans son Traité du caractère (Le Seuil, 1946) : On a bien nommé « fuite des idées » cette diversion perpétuelle du flux psychique, et logorrhée l’écoulement désordonné et entrecoupé des paroles qui l’accompagnent.

La symbolique des trois prénoms est intéressante. Blandine la martyre chrétienne que ses juges ont arrêtée sous accusation initiale d’inceste, Esther, la Juive, la déportée à Babylone, l’astre qui brille dans la nuit, Gudrun, la sorcellerie au service du combat, avec la connotation jaillissant de la proximité phonique du français « goudron » : les trois noms évoquent la lutte générale de la lumière contre les ténèbres enveloppant la période trouble du nazisme et de la Shoah, sous le signe particulier d’une malédiction familiale se transmettant de génération en génération et se traduisant par la récurrence de la mort violente du fils aîné en pleine adolescence.

Ce qui, en définitive, ressort le plus est l’exécration que porte Esther-Blandine-Gudrun à ses géniteurs, et, à travers eux, à cette catégorie d’Allemands complices consentants, qu’ils fussent passifs ou acteurs de l’horrible entreprise criminelle hitlérienne, se présentant comme bons parents, bons citoyens, bons patriotes, et bons chrétiens :

« Chrétiens, parlons-en, vous qui n’avez jamais rien compris à l’amour vrai, à la compassion vraie, vous qui avez permis tout ce désastre, qui nous avez appelées Esther et Blandine, Blandine et Esther, sororités affreuses, comme si les deux noms étaient interchangeables, mais de qui vous moquez-vous, Esther pour vous sauver tous, Blandine pour en mourir, toutes les deux victimes, toutes les deux prêtes à souffrir, et c’est ça que vous vouliez, notre souffrance pour conjurer le sort, pour votre salut à tous, Esther la Juive et Blandine la Catholique, comme s’il n’y avait plus de différence, alors que vous vomissiez les Juifs comme tant d’autres catholiques, mais je vous vomis plus encore ».

Bouleversant, absolument.

 

Patryck Froissart

 

Née en 1964, journaliste, critique pendant treize ans pour le magazine LIRE, Isabelle Fiemeyer est l’auteur d’une biographie de Coco Chanel intitulée Coco Chanel, un parfum de mystère (Pavot, 1999), de Marcel Griaule, citoyen dogon (Actes Sud, 2004) et d’un roman, Les trois noms d’Esther (Maurice Nadeau, 2008).

  • Vu : 440

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart


Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Valenciennes, il a collaboré à maintes revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Edition épuisée) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP)