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Les 1001 conditions de l'amour, Farahad Zama

Ecrit par Patryck Froissart 08.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Roman, Jean-Claude Lattès

Les 1001 conditions de l’amour, The many conditions of love, trad. de l’anglais Perrine Chambon, 2012, 428 p. 19 €

Ecrivain(s): Farahad Zama Edition: Jean-Claude Lattès

Les 1001 conditions de l'amour, Farahad Zama

 

Les rapports amoureux et les relations au sein du couple ne sont jamais chose simple en ce monde complexe qu’est l’Inde d’aujourd’hui.

Rehman et Usha d’une part, Aruna et Ramanujam d’autre part, en font la douloureuse expérience dans ce deuxième roman de Farahad Zama.

Rehman est musulman, Usha est hindoue. Cette appartenance à deux communautés qui ne se supportent pas constitue, d’entrée de livre, une source inéluctable, prévisible, d’obstacles et de tracas, dont on retrouve le schéma dans une bonne partie des films de Bollywood.

Aruna appartient à une famille pauvre. Ramanujam, médecin, de milieu bourgeois, subit volontiers l’influence de sa sœur, une personne acariâtre qui méprise Aruna. Ce triangle, tout aussi récurrent dans la cinématographie indienne, laisse espérer, dès que ces personnages prennent vie narrative, de désastreuses scènes de ménage…

Rehman est altermondialiste et soutient les luttes paysannes contre les multinationales qui s’accaparent les terres, Usha est journaliste à la télévision contre l’avis de son père, un traditionaliste qui ne voit pas d’un bon œil l’émancipation de sa fille, et qui craint par-dessus tout les regards critiques que ne peuvent manquer, il en est convaincu, de diriger sur elle, et donc par ricochet sur lui, les tenants du maintien de la femme sous le toit et sous la tutelle du père ou du mari. Les heurts, conflits et punitions sont inévitables.

Aruna, bien qu’ayant « épousé une famille aisée », tient à conserver l’autonomie financière que lui confère son travail de secrétaire en l’agence de Monsieur Ali, le père de Rehman, un marieur officiel, ce qui, au hasard des demandes d’époux ou d’épouses que viennent détailler dans l’officine des familles de toutes religions, de toutes castes, de tous niveaux sociaux, permet au narrateur de mettre en lumière, de façon objective, concentrée, cumulative, le poids toujours aussi oppressant des communautarismes, des préjugés, des traditions, des cloisonnements qui caractérisent la société indienne contemporaine.

« Chez moi, les femmes se taisent quand les hommes parlent affaires. En ville, les hommes sont devenus faibles et laissent leurs femmes leur manquer de respect… Si j’épouse votre fille, je lui imposerai une discipline stricte ».

La boutique de Monsieur Ali est aussi un carrefour narratif où se croisent Aruna et Rehman sans jamais échanger un mot, où se frôlent régulièrement, sans jamais s’intriquer l’une en l’autre, leurs histoires respectives.

L’auteur établit en ce lieu, en ce nœud, une correspondance signifiante entre les requêtes en recherches de mariages arrangés qui s’y succèdent et la double intrigue faite de hauts, de bas, et de ruptures au travers de quoi il conduit les deux jeunes couples. La nature des critères sociologiques, ethniques, claniques et religieux déclinés devant Monsieur Ali et sa secrétaire par les requérants successifs expliquent, éclairent, justifient, a priori et a posteriori, les vicissitudes et les brimades que subissent Rehman et Usha d’une part, Aruna et Ramajunam d’autre part.

L’étroite relation entre le quotidien traditionaliste du marieur et celui de ces quatre protagonistes représentatifs d’une certaine modernité à l’occidentale laisse, en définitive, l’impression pessimiste que la société décrite évolue peu, que les contraintes sociales s’y reproduisent en dépit des progrès technologiques : bien qu’Aruna obtienne l’accord de Monsieur Ali pour remplacer la machine à écrire du bureau et les fiches cartonnées par un ordinateur, les pratiques sociétales, quant à elles, restent désespérément les mêmes.

 

Patryck Froissart


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A propos de l'écrivain

Farahad Zama

 

Farahad Zama est né à Vizag en Inde en 1966. Il s’est installé à Londres en 1990. Père de deux enfants, il travaille dans une banque d’investissement. Le Bureau de mariage de Monsieur Ali paru aux éditions Lattès en 2010 a été son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination).

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.