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Le violoniste, Mechtild Borrmann

Ecrit par Philippe Chauché 03.10.14 dans La Une Livres, Le Masque (Lattès), Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Langue allemande, Roman

Le violoniste, traduit de l’allemand par Sylvie Roussel, août 2014, 248 pages, 19 €

Ecrivain(s): Mechtild Borrmann Edition: Le Masque (Lattès)

Le violoniste, Mechtild Borrmann

« Il pensait à Galina, à ses fils, puis à Mechenov. Il entendait ses paroles : “Il y a des rumeurs… Il paraît que les musiciens qui se rendent souvent à l’étranger sont suspectés de contacts avec l’ennemi ou d’agitation antisoviétique”. C’est alors que lui est revenu ce qu’il cherchait. Il s’agissait d’un mot. “Malentendu”. Un mot étrange, étranger même, dépourvu de sens désormais. Il l’avait décomposé. Mal-entendu. Mal compris. Incompréhensible. Irrationnel. Erreur ».

Mai 1948, Ilia Vassilievitch Grenko est arrêté par les agents du MVD, le Ministère de l’Intérieur, on l’accuse de vouloir fuir avec sa famille l’avenir radieux, d’être en contact avec l’ennemi extérieur, de posséder une partition de Bach dont les annotations manuscrites le condamnent : « grimpant à l’assaut d’une montagne raide, suivre en courant et en sautillant un ruisseau qui gazouille, dansant libre », l’appareil stalinien de destruction massive et particulière est en marche, direction un camp de travail forcé. Sa femme Galina subira le même sort. Soixante ans plus tard, leur petit-fils Sacha répondant à l’appel de sa sœur Vika va ouvrir le dossier sanglant de sa famille, et partir à la recherche des bourreaux et du Stradivarius d’Ilia. Mechtild Borrmann entrecroise ces récits de cris, de fureurs et de douleurs avec une rare force tellurique qui vous saisit et vous renverse, tout y est net, précis et glacé. Question de style et d’oreille, pour bien écrire, il faut bien entendre ce que l’on veut raconter.

« Il chancela et dut s’appuyer contre le mur, les yeux rivés au papier.

Vingt ans !

Il y avait donc eu un procès.

Sans lui.

Vingt ans ».

« Caressant doucement l’image du doigt, il prit soudain conscience qu’ils étaient tous morts. Sa tante et lui étaient les seuls survivants. Sa gorge se noua. Comme à l’adolescence, il sentit monter en lui une de ces colères indicibles qui seules parvenaient à étouffer sa douleur ».

Mechtild Borrmann a bien lu les récits des rescapés du Goulag, d’un Archipel au Vertige, du mensonge organisé, de la trahison et des falsifications, elle en garde des traces vives et précises, des descriptions tenaces. Tout y est net comme sur une photo volée dans un camp de travail. L’écrivain s’est aussi nourrie des éclats de la littérature noire américaine, et articule son récit avec la même efficacité qu’une scène tirée d’un film de Jean-Pierre Melville. Même passion de la geste leste de l’intrigue. La mort ne cesse de roder, dans les camps et dans l’enquête que mène Sacha pour savoir pourquoi la machine politique a-t-elle détruit sa famille. Il y a des trahisons, des erreurs, des meurtres, des dettes honorées, une lettre tremblante laissée au dos de l’étiquette d’une boite de conserve et un violon volé.

« Il n’aurait su dire pourquoi il se retourna. Par habitude. Les vieux réflexes de l’adolescence. Il l’entrevit du coin de l’œil. De l’autre côté de la rue, un homme surgit d’un porche d’immeuble. Les mains se lèvent… Les bras se tendent… ».

« Ses jambes couraient toutes seules, à présent. Les cris, les tirs, à l’horizon le jour nouveau qu’il ne vivrait pas. Tout était d’une netteté confondante ».

Comme sur la partition de Bach, Le violoniste court, saute et danse. La vérité finit toujours par désarmer l’enfer, et les bourreaux par y mourir.

 

Philippe Chauché


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A propos de l'écrivain

Mechtild Borrmann

 

Mechtild Borrmann vit en Allemagne où elle a publié cinq romans. Rompre le silence, premier roman traduit en français en 2013 et publié aux Editions du Masque, a obtenu le prix du Meilleur roman policier en Allemagne. Le violoniste est son roman publié en France aux Editions du Masque.

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com