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Notebook, Joë Bousquet

Ecrit par Didier Ayres le 17.11.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Notebook, Joë Bousquet

 

Une écriture de chair

Il n’est peut-être pas abusif de dire combien les éditions Rougerie ont compté pour la diffusion du poète et écrivain Joë Bousquet, même si cette ligne éditoriale remonte aux années 60, où l’éditeur de Mortemart a publié un premier livre de l’auteur de Carcassonne. Car cette œuvre semble passer le temps. Ne pas s’amoindrir par l’époque. Je dis cela en connaissance de cause car ce Note-Book est arrivé à moi par les mains d’Olivier Rougerie, ce qui laisse entendre la fidélité extraordinaire de ce vrai éditeur limousin, livre qui m’a tenu un discours, que je vais essayer maintenant de vous  communiquer.

Ce livre est constitué de deux parties. Une trentaine de pages de réflexions assez abstraites, et une vingtaine de feuillets biographiques, lesquels permettent de connaître l’auteur vu par lui-même. On sait donc que Joë Bousquet, blessé sur le front en 14, est resté alité jusqu’à la fin de ses jours dans une chambre à Carcassonne. Et il a produit là une œuvre importante et pour finir peut-être un peu confidentielle, si je puis m’avancer sur ce sujet. À bien réfléchir cette littérature de l’isolement, de la réclusion est assez typique des personnes immobilisées dont le seul et dernier recours est d’écrire. Le poète de Carcassonne est de cette espèce.

Une fois ces choses dites, il faut avancer mieux dans le corps, je dirai la chair de l’ouvrage. Mais un peu avant cela j’aimerais digresser un instant sur la question de l’Histoire, du temps historique – et on verra ainsi comment j’ai abordé cet auteur dont je savais peu de choses. Car Bousquet écrit ce livre durant la Deuxième Guerre Mondiale, et même un livre que je qualifierais de prose réflexive, en un temps violent et sans doute inconfortable voire brutal. Mais, dans les pages, rien, juste quelques dates, mais rien d’opérant du point de vue du témoignage de l’époque. Ainsi, c’est à l’âpreté d’une écriture seulement que l’on peut compter. L’Histoire est absente. Il ne reste que le texte.

Ne dit-il pas lui-même : Mais les faits même ne sont réels que par la présence de quelques hommes. On imagine un monde vague où les événements ne se produiraient qu’à moitié, où les faits n’éclateraient pas. Cela prouve en un sens qu’écrire est a-historique, et que la portée des mots est bien plus symbolique ou spirituelle que le train ordinaire des choses humaines. Je crois pouvoir dire que cette démarche est commune à certains écrivains, et je ne suis pas loin de penser moi aussi, que le texte est plus fort que le fait, que le réel est discours et que le langage fait plus la réalité que la réalité elle-même.

Je cite :

Un auteur : le sens plastique des tempéraments n’est en lui qu’un effet : conséquence du don littéraire accepté par la vie entière ; vœu de forger l’unité de sa vie avec ce qui le liait à l’instant.

Et plus loin :

Il y a une vérité de la vérité. Celle dont le contenu est la forme concrète de sa définition. Et la définition de la vérité n’est que le cas particulier de la vérité qu’elle contient. Il n’est de différences subjectives qu’entre les choses perçues dans le monde extérieur.

On voit la fabrique, l’atelier de l’écriture, le squelette de l’expression, juste un peu, juste de la chair et pas de gras. Plaisir donc, plus peut-être pour l’intellection que pour le côté sensitif de l’existence, même si le deuxième volet de l’ouvrage nous fait participer mieux à la vraie vie de l’auteur. Mais, on ne peut pas, après Kant, ne pas aimer cette qualité supérieure du plaisir esthétique que l’on recueille mieux par la voie intellectuelle, plutôt que par les sens bruts. Et de là apprécier ces formules héraclitéennes en un sens, telles qu’on les trouve ici ou là dans le corps graphique de Note-Book.

La poésie est aveugle : elle cherche le poète.

Ou :

Ce que nous cherchons cherche.

Ou encore :

Si tu es profond, introduis dans tes écrits l’imitation de la profondeur.

Voilà pour nous instruire réellement, nous armer pour le spectacle de la réalité.

Pour finir, il ne faudrait pas oublier de citer la préface de Claude Augère, qui ouvre la voie vers la définition de Bousquet lui-même à propos de Note-Book : « un témoignage rétrospectif et donné du plus lointain d’une autre vie ». Préface qui fait ressortir, grâce à une étude fine, le cœur de son sentiment, et ne néglige pas de parler pour autant de la prosaïque existence de Joë Bousquet, écrivain immobile.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.