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Le venin du papillon, Anna Moï

Ecrit par Patryck Froissart 05.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Roman, Gallimard

Le venin du papillon, février 2017, 296 pages, 19,50 €

Ecrivain(s): Anna Moï Edition: Gallimard

Le venin du papillon, Anna Moï

 

Dans la société post-coloniale du Vietnam du sud, alors que les armées françaises ont quitté le terrain et que s’affrontent les communistes du nord d’une part et les forces américaines installées au sud du 17e parallèle d’autre part, le destin chaotique de deux familles de la région de Saïgon est un microcosme symptomatique des bouleversements incohérents que connaît alors cette partie du monde.

D’un côté, la jeune Xuan, fille de Mae et de Ba, officier de l’armée vietnamienne.

De l’autre, la jeune Odile et son frère Julien qui vivent, livrés à eux-mêmes, leur mère ayant refait sa vie en Europe, dans la grande maison coloniale d’un père français régulièrement absent.

Les vies des trois adolescents vont se croiser dans les turbulences d’un pays en état de guerre.

L’instabilité de leur entourage familial (longues absences en Europe du père d’Odile), la précarité des statuts sociaux de leurs parents dans un Vietnam du Sud où chacun peut d’une minute à l’autre être soupçonné d’être un espion du Vietcong (le père de Xuan en connaîtra la douloureuse expérience), le caractère glauque des situations dans lesquelles se retrouvent les trois adolescents (sexe, drogue, orgies, trafics en tous genres, bagarres entre clans) concourent à brosser le sombre tableau d’une société en proie à la déliquescence rapide de ses valeurs, de sa culture, de ses traditions sous l’occupation d’une armée américaine dont la présence, en sus d’avoir des incidences acculturantes, entraîne le développement fulgurant de la prostitution et de la corruption à tous les degrés de la structure d’un état fantôme.

Anna Moï s’exprime explicitement au long du roman sur l’occupation américaine.

« Quand une armée s’installe quelque part, elle transforme le lieu en surplus où tout se vend et s’achète. […] La guerre est un excellent commerce qui se comptabilise en milliers de milliards de dollars… Une longue guerre bien violente rapporte plus qu’une petite guéguerre… ».

Le tragique des épisodes successifs n’empêche pas le narrateur de donner régulièrement au récit des tribulations des personnages et aux situations parfois ubuesques auxquelles ils sont confrontés une tonalité humoristique, faite d’ironie, de dérision, voire de moquerie, sous laquelle le lecteur sent toutefois poindre une immense compassion (l’auteure étant elle-même née à Saïgon en 1955). Bien que la forme narrative adoptée soit celle du récit classique à la troisième personne, il existe une évidente proximité entre l’auteure et ses personnages par le truchement du narrateur, qui, en épousant subtilement et alternativement le point de vue des protagonistes, semble, pourrait-on dire, « faire partie de la famille ».

« Quand Mae se plaint de ne pas posséder de bijoux, Ba dit :

Une voiture, c’est quand même mieux qu’un diamant. Tu as beaucoup d’amies qui peuvent se vanter d’avoir un chauffeur ?

L’ordonnance de Ba astique ses bottes. Ba astique la Volkswagen. Il répète à l’envi que la Volkswagen vaut tous les diamants du monde, comme s’il allait finalement convaincre Mae de porter la voiture autour de son cou ».

Les trois adolescents passent par différentes phases, dans une sorte de cheminement initiatique : premières victimes du chaos, ils le subissent, le contestent, en souffrent, réagissent, observent, critiquent, jusqu’à rétablir à leur profit, avec leurs armes naturelles et leurs capacités d’adaptation, un équilibre personnel fondé sur leur intégration dans un fonctionnement social intrinsèquement amoral et sur leur pleine acceptation de cette inversion des « valeurs » qui finit par être pour eux la norme sociétale jusqu’au jour où, l’armée américaine vaincue faisant précipitamment retraite et les communistes instaurant leur pouvoir sur le sud du pays, s’établisse l’ordre nouveau.

« Tant de gens ont été amputés de leurs doigts de pieds, de leurs chevilles, de leurs jambes et de leur vie que le mot normal a pris un sens volatil. […] Le crime est un fait chronique pendant la guerre, et devient, de ce fait, un acte normal. On ne cherche plus à savoir ce qui est normal ou anormal… La morale est une question de temps ».

Xuan personnifie physiologiquement, psychologiquement et moralement la succession de ces phases de transformation socio-politico-culturelle.

Situation initiale en incipit :

« L’année où Xuan a vu ses nichons enfler, le moine s’est foutu le feu. Son torse est toujours un peu raplapla mais les deux petites bosselures commencent à se voir. C’est aussi l’année des hélicoptères, plein d’hélicoptères qui font grincer le ciel ».

Situation finale, près du chien de famille agonisant :

« En caressant le chien mourant, elle perçoit en elle-même une nouvelle légèreté. […] Elle est plus légère, mais pas plus fragile. Son cartilage s’est épaissi et ses propres os sont devenus des piliers à l’intérieur de son corps… »

Le temps des loups est-il passé ?

La dernière phrase de ce tourbillonnant roman semble porteuse d’espoir :

« Xuan n’est donc pas vraiment surprise quand, du fossé qui sépare le jardin des marais, elle voit jaillir hors de l’eau deux poissons dorés… »

Une belle plongée romanesque dans les remous d’une réalité historique dramatique.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Anna Moï

 

Anna Moï, de son vrai nom, Tran Thiên-Nga est née le 1er août 1955 à Saigon, au Vietnam. Sa mère est enseignante et son père est officier et journaliste. Après avoir obtenu le baccalauréat au lycée français Marie Curie de Saigon, elle part pour Paris dans les années 70 où elle étudie l’histoire à l’université de Nanterre. En 1992 elle s’installe dans sa ville natale devenue Hô-Chi-Minh-Ville. Elle commence alors à écrire des chroniques en français dans une revue francophone vietnamienne. En 2001 paraît aux éditions de l’Aube L’Echo des rizières, recueil de truculentes nouvelles. Son premier roman, publié en 2004 chez Gallimard, Riz noir, rompt avec le style léger et humoristique de ses nouvelles.

Bibliographie sélective : Nostalgie de la rizière (Ed. de l’Aube, 2012), L’Année du cochon de feu (Ed. du Rocher, 2008), Violon (Flammarion, 2006), Espéranto, désespéranto La francophonie sans les Français (Gallimard, 2006), Rapaces (Gallimard, 2005), Riz noir (Gallimard, 2004), Parfum de pagode (Ed. de l’Aube, 2003), L’Écho des rizières (Ed. de l’Aube, 2001).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.