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Le Travail du monde, Jean-Louis Rambour (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 11.11.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Le Travail du monde, éditions L’herbe qui tremble, octobre 2020, 132 pages, 15 €

Ecrivain(s): Jean-Louis Rambour

Le Travail du monde, Jean-Louis Rambour (par Murielle Compère-Demarcy)

 

Le « Travail du Monde » : celui que font les Hommes ; celui qui fait de ses ouvriers, des Hommes… Dans Le mémo d’Amiens, publié aux éditions Henry en 2014, J.-L. Rambour offrait le « Poème-photo » contemporain des gens ordinaires de la Picardie, plus précisément de la ville d’Amiens, observés en leur réalité quotidienne dans leurs faits et gestes. Ici, dans Le Travail du monde, J.-L. Rambour nous offre de lire et entrevoir en « 100 poèmes-diapos » la lutte laborieuse des prolétaires, après les Trente-Glorieuses, en prise avec les effets dévastateurs du progrès industriel sur leurs conditions de travail.

 

Autour du tracteur Mac Cormick, ils sont encore

à regarder sereins le travail s’accomplir.

Mais il leur faut des années pour comprendre

qu’ils ont trop chanté l’arrivée de ces engins :

Semoirs, moissonneuses-faucheuses, socs de coupe.

Que dans leur chemise et sous le béret sali,

le plan Marshall les nie, eux, les soirs bleus d’été


Le fléau, outil agricole encore artisanal, pourrait symboliser la transition vers cette déshumanisation enclenchée par le progrès industriel, dont l’automatisation vorace ne ratera pas ses virages au fil des années pour poursuivre sa course effrénée vers un rendement optimal qui broie la vie des hommes (« (…) Le fléau/passé sur le blé d’un chariot donne la taille/d’une vie humaine. À peine né et déjà/le cœur froid (…) »).

 

La farine de Beauce est plus jaune que la

farine de Brie. (…)

Carbamate, fongicide et insecticide

giclent du balancier fixé sous l’U.L.M.

(…)

Il faut en Beauce

obtenir cette année le parfait jaune d’or

et enfin réussir la moisson du blé mort.

 

Le travail que font les hommes et que la mémoire fait ici revivre (fidèle à un devoir de mémoire générationnel – sans doute est-ce dans cette perspective qu’un des fils du poète, Simon, est dédicataire de ce livre – et à un hommage de gratitude) « se fait à mains d’hommes ». Par des manœuvres, ouvriers, prolétaires que J.-L. Rambour poétise. Léo Ferré dans son Art poétique avait écrit : « On va pouvoir poétiser le prolétaire ». Le poète se penche sur le destin d’hommes laissés-pour-compte, laissés sur le carreau par la goule dévastatrice de La vie moderne (Léo Ferré). Le poète, en posant ses mots sur l’univers de la classe ouvrière qui devint dans sa lutte, prolétaire (à l’opposé du « capitaliste » et du « bourgeois »), comme le regard qu’il ose sur l’univers du boulot des hommes laborieux (un monde apoétique) – éleveurs, mécaniciens, ouvriers de chantiers, « ouvriers du B.T.P. », d’usine, apprentis, manutentionnaires, manœuvres, conducteurs d’engins, peintres, « laveurs de baies», couvreurs, paysans, mineurs, des femmes aussi) – nous donne à entendre ce « chant du travail » si retentissant dans les remous de notre Histoire toujours marquée par ses feux de résistance en ce début de 21e siècle encore broyeur d’humanité (manifestations, délocalisations, licenciements massifs, fermeture d’usines, revendications, luttes syndicales, révoltes, grèves, …). Le temps qui passe ne semble pas avoir changé grand-chose.

 

À La Croix-des-Martyrs, en Haute-Vienne, en juin

de mille neuf cent soixante et un, les paysans

manifestent. Sur le calicot est écrit :

« Les agriculteurs font part de leur désir à

Monsieur Debré… Vivre dans leur pays ! ». Belle langue,

pour un calicot ! Mais Monsieur Debré s’en amuse.

 

Les enjambements à l’œuvre dans certains poèmes figurent le travail en marche de ces hommes voués pour beaucoup à l’usure du corps cassé par l’effort. Le Travail du monde plante également son décor hors cadre stricto sensu professionnel et via des peintures de Jean Morette qui illustrent les textes du poète, par le réveil d’atmosphères du passé, ces « moment(s) de l’autre siècle », dans des ambiances restituées, dans le contexte des années d’après-guerre tissé en toile de fond. Us et coutumes de jadis reprennent lumière entre les lignes, à l’image de ce « trochanter » des bovins laitiers que l’on examinait pour noter leur état corporel (« poser son oreille droite sur le cuir de la bête »).

Un zeste d’humour sans amertume relève discrètement certains poèmes qui se souviennent

 

Pendant une décennie sans guerre, lorsqu’enfin

sont rangées, emmurées, fleuries en suffisance,

les nécropoles à soldats, on passe le temps

à rayer la terre de réguliers sillons,

tandis qu’au ciel, des portées de fils électriques

relient les pylônes, souvenir peut-être des

camps de la mort et des vêtements à rayures,

des cages de Louis Onze et de celles de Staline.

On vit son temps et on affirme sans vergogne

que ligoter terre et ciel fait le paradis.

 

… ou une pincée de causticité ou d’humour noir, car le lecteur a toujours l’avantage d’être dans les nuances de la vie et du vivant en lisant J.-L. Rambour qui peut écrire dans différents registres et nous surprend toujours, d’ailleurs, par la palette créative de son écriture.

 

Ils sont des christs patte en l’air et tête coupée,

des christs entièrement déplumés, christs nus

(…) On n’imagine pas tous les muscles

d’un poulet défilant en chaîne mécanique :

(…)

On pourrait même y voir des nourrissons, saignés,

dont l’homme en sarrau blanc respecte le sommeil

et caresse les rides d’enfants nouveau-nés.

 

Sur sa « table de travail » (dans le monde au travail), le poète Jean-Louis Rambour sait « trouver lesmots » et Le Travail du monde qu’il poétise comme un Poète en temps réel (Chiendents : cahier d’arts et de littératures, n°7, éd. du Petit Véhicule) est grandi de ces dizains-diapos qui continuent de dire au-delà de leurs dix lignes, par leur puissance poétique, que « le chant du travail », oui, « c’est une(véritable) histoire » (Sorj Chalandon, cité en exergue). Dans ce livre, à l’image des bâtisseurs qu’il célèbre, J.-L. Rambour construit un pont « fait à mains/d’hommes qui rêvent que leur pousseront des ailes ». Il leur redonne ces ailes…

 

Murielle Compère-Demarcy


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A propos de l'écrivain

Jean-Louis Rambour

 

Jean-Louis Rambour né en 1952, à Amiens, vit toujours en en Picardie.

Bibliographie :

Mur, La Grisière, 1971

Récits, Saint-Germain-des-Prés, 1976

Petite biographie d’Édouard G., CAP 80, 1982

Le poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984

Sébastien, Cahiers du Confluent, 1985

Le poème en temps réel, CAP 80, 1986

Composition avec fond bleu, Encres Vives, 1987

Françoise, blottie, Interventions à Haute Voix, 1990

Lapidaire, CAP 80, 1992

Le bois de l’assassin, Polder, 1994

Le guetteur de silence, Rétro-Viseur, 1995

Théo, Corps Puce, 1996 / La Vague verte, 2005

L’ensemblier de mes prisons, L’Arbre à paroles, 1996

Le jeune homme salamandre, L’Arbre, 1999

Scènes de la grande parade, Le Dé bleu, 2001

Pour la fête de la dédicace, Le Coudrier, 2002

La nuit revenante, la nuit, Les Vanneaux, 2005

L’hécatombe des ormes, Jacques Brémond, 2006

Ce monde qui était deux, Les Vanneaux, 2007

Le seizième Arcane, Corps Puce, 2008 (préface de Pierre Garnier)

Partage des eaux, Ateliers des éditions R. & L. Dutrou, 2009 (dessins de René Botti)

Cinq matins sous les arbres, Vivement dimanche, 2009

Clore le monde, L’Arbre à paroles, 2009 (frontispice de Benjamin Rondia)

Anges nus, Le Cadran ligné, 2010

mOi in the Sky, Presses de Semur, 2011

La Dérive des continents, Musée Boucher-de-Perthes d’Abbeville, 2011 (huiles de Silère et préface de Pierre Garnier)

Démentis, Les Révélés, 2011 (livre d’artiste réalisé avec le peintre Maria Desmée)

La Vie crue, Corps Puce, 2012 (encres de Pierre Tréfois et préface de Ivar Ch’Vavar)

Au Commencement était la bicyclette, Université de Picardie Jules-Verne, 2014 (25 textes pour le catalogue d’une exposition du peintre Silère)

Jean-Louis Rambour a également publié des recueils de nouvelles et des romans : Les douze Parfums de Julia (sous le nom de Frédéric Manon), La Vague verte, 2000 (Prix du livre de Picardie Club de lecteurs 2001) ; Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002 (Prix du livre de Picardie 2003) ; Carrefour de l’Europe, La Vague verte, 2004 ; Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire


Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021