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Le testament breton, Philippe Le Guillou (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 01.06.22 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Gallimard

Le testament breton, Philippe Le Guillou, avril 2022, 160 pages, 16 €

Edition: Gallimard

Le testament breton, Philippe Le Guillou (par Philippe Chauché)

 

« Aux racines, restrictives, je préfère les linéaments schisteux, les lignes de crête, l’entaille des rivières, les vallées boisées ouvertes au vent : elles sont en résonnance naturelle avec le large et l’infini ».

Voilà en une phrase, non pas le résumé de ce livre d’exception, mais les fondements qui le soutiennent, les piliers de granit de ce récit profondément romanesque. Le testament breton est un beau et grand livre car il se glisse dans les bois et les vallées bretonnes, entre les pierres, dans les maisons et les églises, il épouse du regard les lignes de crêtes, les signes des vents et du temps, dans une langue sculptée, ouvragée, forte d’une richesse léguée par les auteurs d’un temps qui pourrait paraître révolu, une langue où chaque mot est pesé à la manière d’un artisan joaillier, où chaque phrase est dessinée avec toute la finesse d’un cartographe. Difficile de bien aimer une terre et ceux qui y ont inscrit leurs noms et leurs légendes, sans qu’ils ne soient honorés à leur hauteur, sans que l’écriture ne s’élève elle aussi, qu’elle ne s’élève à la hauteur de cet imaginaire, de ce songe.

Comme chez Henri Bosco – Au printemps, en automne, sous le poids des neiges qui fondent très loin dans les Alpes, elle (La Durance) roulait arbres et bêtes et allait heurter d’une masse d’eau sauvage le Rhône… – (1), la langue de Philippe Le Guillou est habitée, vivace, vivante, tellurique, profondément terrienne, visitée, inspirée, nourrie d’un passé où la joie côtoie la douleur et la terreur, de souvenirs de grands absents, dont le récit porte à croire qu’ils accompagnent l’écrivain dans son voyage intérieur et dans un présent vivifiant. L’écrivain nous saisit par le regard habité qu’il porte sur les rivières et les flots qui entourent et vivifient sa terre, sur cette géographie qui l’habite depuis son enfance. Nous sommes en terre bretonne, et à chaque phrase résonnent chez l’auteur ces mots et gestes de l’enfance, c’est l’enfance d’un cartographe minutieux, qui n’oublie pas les cartes de France qui éclairaient sa salle de classe, comme autant de romans et de récits à naître. S’il ne cessait de les dessiner mentalement, c’est physiquement qu’il s’est mis à éprouver celle de son pays breton.

« Je crois plutôt à la permanence d’un imaginaire enfoui, d’une conscience sombre aussi, accordée à la désolation du paysage, à ce sentiment d’un novembre éternel qui les accable lorsque survient le mois noir, à cette proximité subite des ombres ».

Le testament breton a été écrit au Faou, là où finit la terre, là où peut-être elle prend le large, entre le 13 avril et le 8 mai 2020, soit au cœur du confinement ; mais loin des agitations et des colères, très loin des postures d’écrivains livrant leurs états d’âme, mais si proche de son histoire profonde et des histoires bretonnes, de ces vagues, ces voix, qui murmurent dans son récit incarné. Philippe Le Guillou est un écrivain de la mémoire, de la terre et des terres, des visages, des noms, des ombres, des songes, des tremblements, des troubles, du vent, de la lumière et des ténèbres, un écrivain du Temps qui irrigue son récit, parfois comme une lame de fond qui s’empare des imprudents, mais aussi comme une marée qui monte et descend au rythme lunaire, et qui rythme l’infini romanesque qui est au cœur de ce récit d’un marin des hautes terres.

 

Philippe Chauché

 

(1) Parmi les récits et souvenirs de l’écrivain avignonnais, nous retiendrons pour mémoire : Un oubli moins profond Mon compagnon de songe ; Le Chemin de Monclar (Gallimard).

 

Philippe Le Guillou a notamment écrit : Le Roman inépuisable (que nous avions salué dans la revue https://www.lacauselitteraire.fr/le-roman-inepuisable-roman-du-roman-philippe-le-guillou-par-philippe-chauche), La Route de la mer Novembre ; Géographies de la mémoire (Gallimard) ; Le Mystère Richelieu (https://www.lacauselitteraire.fr/le-mystere-richelieu-philippe-le-guillou-par-philippe-chauche#:~:text=Le%20myst%C3%A8re%20Richelieu%20est%20le,de%20ce%20religieux%20d’exception.)

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A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com