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Le Syrien du septième étage, Fawaz Hussain (par Robert Sctrick)

Ecrit par Robert Sctrick 06.09.18 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, Le Serpent à plumes

Le Syrien du septième étage, septembre 2018, 240 pages, 18 €

Ecrivain(s): Fawaz Hussain Edition: Le Serpent à plumes

Le Syrien du septième étage, Fawaz Hussain (par Robert Sctrick)

 

Fawaz Hussain n’a pas chaussé les lunettes de Montesquieu, mais il aurait pu. Gageons que ce qui l’en a retenu, c’est la reconnaissance qu’il a envers la culture française, qui lui a appris les Lumières, dont il fait si bon usage. N’empêche, son livre aurait pu s’intituler « Comment peut-on être Syrien ? ». Mais cette question, il ne la met dans la bouche de personne, car, ne rejetant personne, il ne se sent nullement remis en cause. Il a choisi d’être parmi les sans-grade de la république, parmi ceux qui ne l’exploitent nullement sur ses marges, qui ne la brandissent ni pour se protéger ni, au nom de je ne sais quel universalisme, la trouver petite et mesquine. Voulez-vous mon avis, la république gagne à avoir de tels sujets. Oh ! ce n’est pas lui qui le dit, bien sûr. Lui, il va vous brosser de petits tableaux parisiens, la ville lumière qui, au figuré, ne se donne pas toujours les moyens de son ambition. Mais laissons cela, rien dans ce septième étage où l’on médite et d’où l’on sort souvent pour rencontrer l’homme sous toutes ses coutures, ne nous entraînera vers la polémique.

Tenez, l’escalier : tout le monde se souvient de la maladresse d’un personnage haut placé de l’État qui avait le nez assez sensible pour se le pincer quand des effluves d’une cuisine, disons ethniquement marquée, lui caressaient les narines. Eh bien, ici, notre escalier sent quelque chose, il n’est pas aseptisé, il sent très probablement les odeurs de la vie, une vie qui n’est pas si simple, et qui ne se laisse pas oublier dans ses exigences : il faut bien nourrir le mari et les enfants, et la route des épices ne s’est pas fermée aux frontières, nous menant à l’empire exclusif de la baguette et du camembert.

Attention, je n’ai pas dit que le roman (d’ailleurs ce genre lui va très mal, ce vêtement est trop étroit pour lui, il craque par tous ses boutons, et si vous dites nouvelles, pour complaire aux traditions, vous aurez tout faux, pareil) de Fawaz Hussain se tenait tapi dans l’escalier, entre les boîtes aux lettres et le local poubelles. Je voulais dire qu’il ouvre un monde où d’ailleurs, paradoxe de la littérature, lui n’est pas. Tout le monde ne cherche pas à retrouver le temps perdu. Certains se défont de l’homme ancien pour trouver du nouveau. J’entends d’ici les grincheux : « Eh bien, la France, qu’il apprenne la France ! ». Mais c’est qu’il la sait aussi bien que vous, monsieur, notre Syrien. Je ne vais même pas parler de son style. Ce serait trop facile d’accumuler ici des clichés, l’Orient, ses minarets, ses danses du ventre, ses senteurs et ses bazars. Laissons ces cartes postales. L’auteur a été formé – mais je ne dis pas que c’est mieux, je dis que c’est ainsi – à tous ces piétons de Paris qui avaient nom Léautaud ou Baudelaire, tous ces sociologues du quotidien, qui vous ouvrent des mondes à demeure, sans cette frénésie nomade – il est vrai que moi, le Kurde, élevé en Coranie, un temps hébergé par la Suède, luttant en France contre l’illettrisme dans mes cours du soir, j’ai déjà donné. Savez-vous ce que nous apprend, aussi bien qu’un catalogue de voyages, un étranger qui devient français (par ses papiers, mais là n’est pas la question, par son style, oui !), eh bien : il nous apprend à dire « mon semblable, mon frère », comme Baudelaire, pas moins.

Savez-vous comment un hymne à la vie évite de sombrer dans la diversité folklorique ? Je l’espère pour vous, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que Fawaz Hussain le sait, lui : il va chanter, comme les grands, comme les Grecs ou Camus le Méditerranéen, la finitude. « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois », nous conseillait Vigny, et ce conseil romantique est le plus pérenne peut-être de toute la création littéraire. Ulysse n’avait qu’un mot à dire pour être divinisé, non, il veut « vivre entre ses parents le reste de son âge ». Si tous ces visages que nous croisons chez Fawaz Hussain nous attachent, c’est qu’ils ne se dérobent pas à la Dame en noir, le seul flirt qui peuple, sinon leurs rêves, du moins leur désir de s’accomplir. Et les voilà tous qui tournent le dos à l’à quoi bon. Ils ont du mal avec le patron qui les exploite, le deuil qui les accable, leur raison qui parfois vacille, c’est leur monde et ils l’habitent pleinement. Quand ils se seront retirés du texte, comme d’autres se retirent de la vie, on voudrait bien savoir, curieux que nous sommes, quelle instance de consolation les prendra en charge. Mais qu’allez-vous consoler quelqu’un qui ne se plaint pas ? Nous pouvons entrevoir ce qui les anime, tous ces gens qui sont plus ou moins marabouts sénégalais – et c’est à dessein que j’ai choisi le plus tricheur, il y en a d’autres, plus francs du collier, mais il faut gratter, sous les pavés, la plage : la certitude que l’humain, dans le temps qui lui est accordé, va vaincre, et cela s’appelle fraternité.

 

Robert Sctrick

 


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A propos de l'écrivain

Fawaz Hussain

 

Fawaz Hussain est né au nord-ouest de la Syrie, dans une famille kurde. Il arrive en France en 1978 afin de poursuivre des études supérieures de Lettres Modernes à la Sorbonne. Il vit à Paris et se consacre à l’écriture et à la traduction des classiques français en kurde, sa langue maternelle. Il est notamment l’auteur des « sables de Mésopotamie » (Le Rocher, 2007 ; Points Seuil, 2016)

 

A propos du rédacteur

Robert Sctrick

 

Robert Sctrick, après avoir enseigné et beaucoup donné de son temps à l’édition, jouit d’une retraite méritée. Le livre reste son domaine de prédilection, dans sa matière et dans son fond. Aussi, on lui confie des travaux de petite main, mais il exprime également quelquefois des avis, que ceux qui l’aiment ont la gentillesse de trouver bienvenus.