Le Royaume sans murailles, suivi de : L’aurore intranquille, Catherine Andrieu (par Murielle Compère-Demarcy)
Le Royaume sans murailles, suivi de : L’aurore intranquille, Catherine ANDRIEU, éd. Rafaël de Surtis [120 p.] – 17 €

Je suis née trouée, dit Catherine Andrieu, le laps fulgurant d’un souffle puisé dans une transfiguration chamanique du monde et l’alchimie d’un style, au cœur d’un Royaume sans murailles blotti tel une grotte au creux de la Terre, à l’écart du monde normatif, géode cosmique grandeur nature à même la paroi du vertige. « Je me suis levée avec la sève aux poignets », poursuit-elle, dressée à l’assaut du ciel sous l’arche végétale où le velours des fougères cervidées, entre autres -au milieu d’une faune sauvage qui n’a de sauvage qu’une liberté indomptable- peuple l’animale forêt de sa pensée. Par les interstices du feuillage, ceux de l’observation patiente, de la peur, du doute, de la clairvoyance, elle s’y incarne par le sang de ses mots prenant racine « sur un sol (…) de sources invisibles » (arbre, clairière, « langue rauque des torrents », …), dans une osmose alchimique de sourcière, renversant la perspective, accouchant d’oiseaux en vol du Saint-Esprit sur les persiennes de sa chair, par le ventre de l’œil à l’écoute visionnaire (« des oiseaux carnivores sont nés dans mes cils »). Elle remue les globules de son encre dans le calice d’une immobilité figurative incorporant le total univers non domestiqué qui nous entoure.
Sous la robe d’une « certitude verte » ce dernier se reformule en redessinant ses lignes par les correspondances poétiques, forêt-palimpseste surréelle de faune sauvage, forêt de songes irriguée de ciel enraciné de vertige de l’abîme jusqu’aux cimes.
Traversée par le Dehors naturel, la poétesse n’entre pas seulement dans la Nature mais s’en revêt, s’en imprègne, davantage, consent à ce qu’Elle prenne possession de l’entièreté de son être.
Je n’attends rien.
Mais tout vient.
Un soupir d’animal,
une vibration dans la lumière,
un insecte qui ne sait pas qu’il parle.
Je me tiens là,
immobile,
Et le monde me traverse
comme une musique qui ne sait pas finir.
Femme métamorphe devenant élément naturel traversé par la lumière, grain de poussière sur des rayons de lune, brouillard, « trace d’eau / dans la paume de l’aube », …, l’exploratrice du « Royaume sans murailles » choisit le Langage éminemment métaphorique pour célébrer sa fusion « sans pacte / sans condition » avec la nature, loin des faux-semblants d’écologie politicienne, aux antipodes de l’Homme assez présomptueux pour prétendre parfois, sans la connaître, prendre possession de la Nature. La femme ici, intuitivement/inconsciemment devient comme par magie blanche/ magie noire, forêt, rivage ou ouragan :
Je suis restée là–
jusqu’à ne plus savoir
si j’étais femme ou forêt,
rivage ou ouragan.
Et quand la nuit s’est abattue comme une
panthère,
j’ai compris que la nature entière
était passée par moi
sans même ouvrir la porte
Mise au monde par Moon, l’unique satellite naturel permanent de la Terre (et c’est dire que nous sommes bien là dans un monde à part), la lune rejoint son pouvoir mythique. Nous connaissons de facto le moment cinétique élevé entre la Terre et la Lune, les phénomènes de turbulences de leur orbite respective et de rotation synchrone ; du point de vue symbolique et ésotérique l’influence lunaire n’est pas moindre et sa fertilité divine féconde :
Tu m’as encore dans le ventre
Pas dans la mémoire, ni dans l’attente –
dans cette chair souterraine où rien ne meurt tout
à fait,
Je palpite encore là, enroulée dans ta nuit,
Je pousse contre tes parois anciennes,
Comme un rêve jamais expulsé.
"Moon"
Si des légendes rapportent la transformation associée à la Lune d’un être humain en un autre humain, dans Le Royaume sans murailles elle participe à une osmose cosmique où l’être total de la poétesse s’incorpore la Nature et consent à vivre, depuis un au-delà originel, reliée à l’ombilic d’une matrice lunaire, louve encore attachée au pouvoir maternel gardien d’une prison qui l’enferme tout en la protégeant de ce qui ex muros agresse. Cette ambivalence réenfante la femme, fragile, sauvage, sorcière ou fille de feu surnaturelle fertile d’un univers.
Je t’ai haïe comme on aime trop.
Je t’ai aimée comme on hait ce qui nous habite à
jamais.
Et c’est dans cette fêlure que je me suis faite
femme.
Écrivant le feu, dans l’âtre/le ventre même de l’antre en retrait, la poétesse Catherine Andrieu EST le feu à l’acmé même de son effacement. Elle-même bouche béante d’une blessure prise en main par l’Écrire, dans la lumière dévorante d’une plaie ouverte, de « l’aurore impossible », elle expulse le cri qui se hurle au-dedans « depuis la fêlure » jusqu’à en devenir le trou noir ; jusqu’à nous, là « (…) où ça heurte / où ça déchire ». Et nous l’entendons, par l’Œil félin qui l’écoute, par l’Oreille absolue d’une musique en nous que l’invisible (du poème) lève, et que la mer même écrite ne saurait contenir sans se refaire ipso facto dans ses lames, dans ses vagues de rappel où se perdre pour renaître.
Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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