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Le Récidiviste, Alain Fleischer (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 10.05.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Seuil

Le Récidiviste, janvier 2019, 352 pages, 21 €

Ecrivain(s): Alain Fleischer Edition: Seuil

Le Récidiviste, Alain Fleischer (par Philippe Chauché)

 

« Avant d’avoir vu passer, dans une rue de la ville de Brno en Moravie, le jeune Léo que j’ai été il y a trente ans, j’aurais pu me dire en regardant une photo de moi à cette époque : cet être n’existe plus, il a disparu, il n’est nulle part, il est mort, sa matérialité physique s’est volatilisée, comme les cendres d’un corps après incinération, et pourtant je suis là, issu de lui, et relié à lui par le fil ininterrompu, invisible, d’une même existence, dans une suite continue de jours et de nuits, au point que, bien éloigné de cet individu-là, je suis encore lui ».

Le Récidiviste est l’éblouissant roman de cette vision, le roman des souvenirs qui se matérialisent sous l’œil du narrateur. Il se voit, se croise dans une rue, tel qu’il était, l’adolescent qu’il fut se reflète dans son regard, alors qu’il est en recherche d’un tueur récidiviste László Kovács. Son histoire pourrait devenir un roman. Comme un éclat, dans cette rue de Brno c’est le Temps retrouvé qui lui saute aux yeux, et sa quête, son enquête, sa recherche, vont être saisies par ce passé, cette présence saisissante, troublante, étourdissante, un passé qui s’invite au présent. Léo est là devant lui, Léo et ses seize ans que trouble la belle Mila, l’amour adolescente qui a embrasé sa vie. A son contact, il a affûté, comme on le dit d’un couteau, sa vie et ses passions.

Le narrateur à la rencontre du tueur récidiviste à Budapest, revisite son passé, en écoutant celui du vieux tueur récidiviste, son histoire a rendez-vous tout autant avec Léo, Mila, qu’avec ce vieil homme solitaire. En racontant sa vie, il lui tend un miroir, et parfois reprend son violon – Bartók résonne dans sa petite maison gardienne d’un cimetière oublié et dévasté –, comme il reprend le cours de son histoire sous le regard du narrateur. Les passés se composent et se croisent, comme des destins, que l’on dirait programmés pour un jour se rencontrer.

« László Kovács vient de m’associer à ses propos en disant “nous”. Si lui et moi parlions ensemble comme deux musiciens jouent en solo, les lignes de nos partitions produiraient une mélodie harmonieuse, avec les fructueuses reprises de brefs moments où elles se dissocieraient. Il continue de s’éloigner, il me libère, il me tire, il me remorque derrière lui, il m’emmène là où il veut, à sa suite, à sa rencontre ».

Le Récidiviste est le roman d’un écrivain photographe, qui plonge son passé dans un bain de révélateur. Il apparaît petit à petit, ses traits et ses ombres se précisent, avant qu’il ne les immerge cette fois dans un bain de fixateur. Le romancier travaille dans ce laboratoire obscur où se révèlent des images insoupçonnées, troublantes et attachantes. La mémoire enfouie, ses élans, ses fièvres, ses joies, et ses douleurs sont alors mis au jour, le roman est un révélateur de sa propre histoire, comme d’ailleurs de celle de destins partagés, d’une Europe ancienne, de Temps oubliés, où des Juifs qui y vivaient, ne restent que quelques tombes renversées par des miliciens. La mémoire d’Alain Fleischer depuis longtemps est aussi celle des Juifs d’Europe, victimes eux aussi de récidivistes – La Hache et le Violon notamment –, qui comme László Kovács ont raconté leur histoire et leurs crimes répétés. Le Récidiviste est un roman où le présent se laisse troubler par le passé, et où le passé offre de nouvelles éclaircies au présent. Dora rencontrée ou imaginée dans un train, ce prénom qui devient un roman : « j’ai commencé à l’appeler Dora : un nom ou un prénom, c’est déjà un programme, toute une histoire réduite à l’essentiel – Célia Conti, Emma Bovary, Anne-Marie Stretter… , tout un roman dans son concentré extrême : l’identité du personnage qu’un auteur invite pour aller à sa rencontre, pour raconter leur histoire » et qui devient l’écho flamboyant de Mila, le corps ici enchante aussi le roman.

Alain Fleischer en adepte de l’argentique offre à sa phrase un temps de pose photographique – le Temps retrouvé du style –, le temps qu’elle s’emplisse des frémissements et des sensations de ce qu’il est en train d’écrire, le temps que la lumière ambrée éclaire sa page, c’est là son originalité et sa force romanesque. On pourrait dire qu’il écrit comme August Sanders photographiait, face à ces anonymes qui prenaient la pose – et des histoires naissaient dans leurs regards, des romans s’ébauchaient, un Empire nous donnait de ses nouvelles –, son appareil, son stylo à plume, posé sur un trépied, offrant les plus subtiles nuances de noirs, de gris et de blancs. L’art du roman est ici, celui d’un nuancier aux mille variations romanesques, qui fait comme d’aucuns résonner le Temps retrouvé.

 

Philippe Chauché

 


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A propos de l'écrivain

Alain Fleischer

 

Alain Fleischer, photographe, enseignant, cinéaste et écrivain, on lui doit notamment Les Ambitions désavouées, Les Angles morts et La Hache et le Violon (Seuil, Fictions et Cie), La Traversée de l’Europe par les forêts (Virgile), L’accent, une langue fantôme (Seuil, La librairie du XXI° siècle).

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com