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Le ravissement des innocents, Taiye Selasi

Ecrit par Theo Ananissoh 13.11.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Roman, Gallimard

Le ravissement des innocents, traduction de l'anglais de Sylvie Schneider, septembre 2014, 366 pages, 21,90 €

Ecrivain(s): Taiye Selasi Edition: Gallimard

Le ravissement des innocents, Taiye Selasi

 

Ce roman est un avènement. Et il est simplement logique que cela soit produit par un anglophone – une (et jeune – 35 ans), en l’occurrence.

 

« Le mari de la sœur, dont le prénom échappe toujours à Olu (aussi banal que Brian ou Tim, un Californien, cheveux, teint et pantalon clairs), s’esclaffa et demanda : “De quelle origine ?

– L’Empire, répondit Folá, sans cesser de glousser. Le Britannique”.

Brian/Tim rit, Ling et Lee-Ann aussi. Le docteur Wei et Mme Wei se crispèrent, Olu aussi. Il scruta le ciel. Début juin. “Quelle chaleur !” ».

Nous sommes dans un monde – advenu, réel – où l’on naît dans une hutte d’un village du Ghana et devient, à peine vingt-cinq ou trente ans plus tard, un chirurgien brillant dans un hôpital réputé de Boston. Où les enfants nés de tels parents, malgré des prénoms « très » asiatiques ou « très » africains, sont d’une autre… origine ou identité ; pas forcément celles que l’on peut supposer puisqu’ils font des études à Oxford ou à Yale. « L’Empire » – qui est en même temps celui d’hier et tout à fait autre (comme la France républicaine d’aujourd’hui est celle des rois, des empereurs et en même temps autre) – « l’Empire » en effet est une réponse possible à la question : de quelle origine ? A la condition sans doute d’être émancipé politiquement et socialement afin de pouvoir le dire soi-même. Sérieusement ou en forme de boutade.

De quoi s’agit-il romanesquement ? D’une famille, comme le présente la quatrième de couverture. Une famille de six personnes. Les parents et leurs quatre enfants. Deux filles, deux garçons. Tous les six, à un moment donné ou à un autre, sont vus bébés, adolescents puis adultes ; il y a donc aussi les conjoints, les partenaires, les amants, les amis. Les parents ne commencent donc pas d’exister dans le roman en tant qu’étudiants en Pennsylvanie, à New York ou à Boston. Ils ont (eu) eux-mêmes, si l’on ose dire, des parents, des grands-parents, des frères, des sœurs au Ghana, au Nigéria qui sont également vus, décrits pas qu’en passant. Plusieurs de ceux-ci sont actifs et décisifs dans la trame de ce qui est conté. D’où d’entrée de jeu un opportun arbre généalogique afin que le lecteur ne s’y perde – précaution presque inutile toutefois tant la romancière maîtrise son art et tisse avec clarté ces multiples vies.

On a beau être du même sang, frère, sœur, fils, fille, père, mère, jumeaux même – deux des enfants le sont –, chaque être est irréductible, a son existence individuelle, son histoire intime propre. C’est la vie, et c’est ce que respecte scrupuleusement Taiye Selasi. Le ravissement des innocents est un puzzle vertigineux, une combinaison de multiples vécus sur plusieurs décennies et sur deux continents. Il n’est pas exagéré de dire que chaque personnage est un roman dans le roman, tant chacun est décrit, fouillé à fond. C’est un roman très intérieur ; même si on ne cesse d’y voyager entre les USA et l’Afrique de l’Ouest. Chaque vie – y compris celle des membres par alliance de la famille – est développée par séquences qui sont des focalisations sur un moment, sur un épisode, une circonstance, et ainsi de suite.

La narration n’est donc pas linéaire, mais l’histoire – et le lecteur est surpris et épaté par cela – est en réalité simple. Kweku Sai, le père, le chirurgien admiré et admirable, est très injustement sacrifié par l’hôpital huppé de Boston où il exerce.

« L’une des familles les plus riches de Boston, l’un des plus importants donateurs de l’hôpital, “les enjeux étaient trop élevés”, comme l’avait précisé Marty, pour ne pas agir. La famille avait exigé un responsable. “Ce sont des choses qui arrivent” ne suffisait pas comme explication. Aussi, dans une pièce lors d’un week-end – une cour de justice, où on avait toutefois servi des cocktails –, avait-il été décidé de virer le chirurgien. Est-ce que cela suffirait ? Est-ce que cela apaiserait les Cabot ? Oui, merci, tout à fait ».

La vie du docteur Sai s’écroule. A l’américaine (nous supposons), c’est-à-dire net, sans ménagement. Très malencontreusement sous les yeux d’un de ses fils. Terrible humiliation. Kweku Sai réédite alors une fuite similaire à une autre qui a marqué sa propre enfance, celle de son père, autrefois, là-bas, dans son village sur la côte du Ghana. Bien entendu, la vie de toute la famille s’en trouve bouleversée. Son épouse, originaire du Nigéria, les enfants, chacun selon son caractère, son tempérament, sont pris dans un long maelström…

Le titre original du roman est Ghana must go. Celui que les éditions Gallimard lui donnent est beau (il est dans le texte). Son éditeur en allemand l’a intitulé : « Diese Dinge geschehen nicht einfach so » :Ces choses-là n’arrivent pas comme ça. Ce choix décrit bien une œuvre qui redit ce à quoi nul n’échappe : la relation (d’influence, de cause à effet…) entre les vies, entre les choses, entre les temps… Eblouissant.

 

Théo Ananissoh

 


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A propos de l'écrivain

Taiye Selasi

 

Taiye Selasi est née à Londres et a passé son enfance dans le Massachusetts. Elle est titulaire d’une licence de littérature américaine de Yale et d’un DEA de relations internationales d’Oxford. Le ravissement des innocents est son premier roman. Il est traduit en dix-sept langues.

A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009