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Le rappel des jours, Denise Le Dantec

Ecrit par Pierrette Epsztein 15.11.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits

Le rappel des jours, Éd. La Part Commune, 2015, 296 pages, 17 €

Ecrivain(s): Denise Le Dantec

Le rappel des jours, Denise Le Dantec

 

Denise Le Dantec, dans l’exergue de son livre Le rappel des jours, définit très bien son objectif. « La pensée est incapable de sa propre histoire. Qu’elle s’en fasse au moins l’aveu, avant d’en prendre consciemment le risque ». Cette phrase, l’auteur l’a empruntée à Dionys Mascolo. Et elle précise, à la fin de son récit, son chemin de vie dans ces vers écrits lorsque Claude Roy et Michel Leiris, ses amis, lui ont proposé de lui décerner le titre de Belle Jardinière : « Où vas-tu, Belle Jardinière,/ Où vas-tu de bon matin ?/ Je m’en vais courir la bruyère/ Et cueillir la fleur nouvelle/ Qui fleurira mon jardin ». « J’avais entendu les cris et la douleur. J’avais vu l’assujettissement de l’homme par l’homme. J’avais compris la nécessité vitale de se taire et de se cacher pour échapper à la cruauté ».

C’est un récit autobiographique à la lecture duquel nous sommes conviés. Mais c’est bien plus que cela. C’est toute une époque qui est relatée dans les pages de ce livre. On y découvre tant de noms qui ont traversé sa mémoire et sa vie. C’est impressionnant. Elle nous en parle avec respect, amitié et tendresse. Elle n’est pas oublieuse Denise Le Dantec.

Mais elle va plus loin, c’est aussi un texte qui fourmille de références sociologiques, de soubresauts de l’Histoire, de réflexions philosophiques, de rappels des lieux qui ont jalonné ses vagabondages et ses ancrages, d’amour de la nature. Comme elle l’écrit elle-même c’est « un parcours de vie », une circulation dans des lieux et des milieux hétérogènes. Elle se dispense de jugements péremptoires et observe ce qui lui advient avec clairvoyance et sans préjugés. Sans cesse, le doute la gagne. Elle a connu la guerre et sa mémoire en garde une blessure indélébile. Cela maintient en elle une vision politique et sensible, un désir constamment affirmé de plus de justice et d’équité.

Pour interroger le monde et l’éclairer, elle s’appuie certes sur son expérience personnelle, mais l’élargit et l’enrichit en se référant à la pensée des sociologues, des philosophes, surtout à celle d’Héraclite qui lui est chère.

Les hauts lieux de résistance qui permettent à Denise Le Dantec de poursuivre son chemin avec la même endurance, la même persévérance, elle l’annonce dès l’introduction du Rappel des jours, ce sont son « goût de la poésie, la peinture et les jardins » qui sont ses « hauts lieux de résistance ». Nous pouvons y ajouter, sans aucun doute, le plaisir des relations humaines, la tendresse pour chaque personne qui traverse son chemin qu’elle accepte dans toute sa complexité et son souci persistant pour la marche du monde.

Denise Le Dantec rentre très peu dans son intimité profonde. Elle pose juste quelques jalons pour ancrer son texte dans un moment de l’histoire et y dessiner son chemin.

Son enfance a été solitaire mais assez heureuse grâce à ses grands-parents et sa vie à la campagne où elle restera toute la guerre. Elle pourra y vagabonder en toute liberté comme « une sauvageonne » et elle en gardera la trace. Elle la relate ainsi : « L’enfance détermine notre destin, dit le poète Rainer Maria Rilke. Elle a été pour moi à la fois terrible et merveilleuse ».

Ses parents seront résistants et militants communistes mais quitteront le Parti après 1956 lors de l’invasion de la Hongrie. Ce sera, pour son père, un réel déchirement.

En 1965, débute sa vie professionnelle de professeur de philosophie dans une ville militaire du Nord, inconnue d’elle et marquée par la guerre. Elle sera marquée par cette première expérience.

Très vite, elle s’installera à Paris. Elle y vivra mai 1968. Et elle commencera à s’engager. Son frère, dans les années 1970, participera activement à l’aventure de La Cause du Peuple. C’est dans cette ville cosmopolite que sa vie va croiser celle de chanteurs, dont Colette Magny qui deviendra une grande amie, celle d’intellectuels, d’artistes, de penseurs, de poètes, d’écrivains, de novateurs en éducation. Sa vie est une ronde jalonnée de rencontres toutes enrichissantes. L’auteur a la modestie de savoir écouter et cela lui permettra d’être une caisse de résonnance. Elle fera sienne cette observation de Beckett dans Compagnie : « Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer… » Elle frottera sa réflexion à ces innombrables rencontres et c’est ce qui construira son ampleur, sa personnalité à facettes, si riche de ses pluriels. Et sans cesse, elle passera le relais.

Sa vie sera constamment ancrée dans l’histoire et dans son temps. Elle dit sans ambages : « J’ai mal au monde ». Mais elle ne s’arrêtera pas à un constat. À son métier d’enseignante, elle ajoutera une activité militante constante mais sans fanatisme, en humaniste. Elle fera preuve, face aux évènements, d’un esprit subtil, conservant toujours le sens de la nuance, un esprit et une conscience toujours en alerte.

Denise Le Dantec est une passionnée de lecture. Elle y puise une force qui l’éloigne de l’immédiat et lui permet la bonne distance. Elle l’exprime ainsi : « Il était une fois, il n’était pas une fois, dit-on en Bretagne. Cette logique me convient. C’est celle du rêve et de l’inconscient… Les contes sont des “menteries” par lesquelles l’imaginaire reçoit de la jouissance. Ce goût que j’ai longtemps gardé pour “l’ailleurs” et pour le “il était une fois” avait pour cause le rejet du monde brutal tel qu’il était ».

Denise Le Dantec lit et écrit beaucoup de poésie. « La poésie a été une expérience primordiale avant d’être la raison princeps de presque toutes les rencontres fondamentales que j’ai faites ». Son « mutisme douloureux » a fait d’elle une « soumise volontaire à l’empire des mots ».

« Etudier est une forme de passion que j’ai conçue jeune ». Durant ses années de lycée, elle étudie le latin et le grec. Elle a toujours conservé cette passion de la langue, alors elle décuple son savoir en apprenant plusieurs langues étrangères. Sa vue aiguisée et augmentée par une grande curiosité capte chaque détail, son esprit pénétrant cherche à traduire, avec le mot précis, chaque ressenti avec une attention à l’autre permanente, une conscience aigüe de la détresse humaine. Elle traduit avec jubilation la beauté de la nature, la spiritualité exprimée dans l’art. Mais son ouvrage fourmille aussi de savoureuses anecdotes. Car, elle a aussi un sens de l’humour qui la maintient en jeunesse, Denise Le Dantec. Cette vision du monde remonte à loin. Dans le village de Trémel, dans les Côtes d’Armor, où elle vit, durant la guerre, auprès de ses grands-parents, elle fréquente le temple d’Uzel. Un jour la femme du pasteur qui vient cueillir des haricots dans le champ de son grand-père lui demande : « As-tu vu que le haricot se tord de rire ? » Et depuis cette réflexion, elle se met à regarder ainsi toute chose autour d’elle.

Et ce « parcours de vie », nous le suivons avec ravissement. Denise Le Dantec traverse presque un siècle de notre histoire et de larges espaces. Les lecteurs qui ont son âge y retrouveront des échos de leurs archives. Les plus jeunes y découvriront tant de germes, de modèles, des ferments, pour penser en profondeur, en liberté, en doute surtout.

Ce n’est pas de la nostalgie qui sourd de ce Rappel des jours, non, c’est un appétit de vivre, malgré les accros,  malgré les défaillances, malgré les blessures du corps et du cœur. Et cette force est contagieuse. C’est un hymne à la vie, à la transmission, et à la création artistique infiniment variée.

C’est un ouvrage qui nous oblige à exercer notre esprit critique, à aiguiser notre capacité à ressentir, à réveiller les amours, les amitiés, à interroger le sens que chacun d’entre nous désire donner à son existence, sans condescendance, sans illusions vaines, sans pessimisme destructeur.

Le rappel des jours est un livre que l’on quitte avec une énergie décuplée pour poursuivre un chemin parfois broussailleux mais qui, pourtant, sent si bon la noisette, la rose et l’humus.

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Denise Le Dantec

 

Denise Le Dantec est une poète française née le 3 mai 1939 à Morlaix (Finistère). Après des études supérieures en philosophie et sciences humaines à la Sorbonne, elle a exercé comme professeur de philosophie. Elle a publié une trentaine d’ouvrages parmi lesquels plusieurs sont consacrés à l’esthétique et à l’histoire des jardins. Entre 1966 et 1968, elle a également étudié le théâtre avec Tania Balachova. Denise Le Dantec est également peintre et a exposé à la Galerie Maeght à Barcelone en 2001. Membre de la SACEM, comme auteur-compositeur, elle a travaillé en collaboration avec Colette Magny (64-69) et a aussi réalisé le court-métrage SGHIRIBIZZO (Groupe Recherches Études Cinématographiques GREC), 1981, primé au Festival de Madère

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.