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Le poète russe préfère les grands nègres, Edouard Limonov

Ecrit par Patryck Froissart 14.12.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Russie, Récits, Flammarion

Le poète russe préfère les grands nègres, traduit du russe Emmanuelle Davidov, 2012, 329 p. 20 €

Ecrivain(s): Edouard Limonov Edition: Flammarion

Le poète russe préfère les grands nègres, Edouard Limonov

 

La grande illusion…

Ce pourrait être un sous-titre pour ce roman âpre, violent, acide.

Mais c’est plutôt une immense désillusion que vit le poète russe Limonov, personnage éponyme de l’auteur.

Ecrivain contestataire dans la glorieuse Union des Républiques Socialistes Soviétiques, Limonov est « autorisé » à émigrer avec sa femme Elena aux Etats-Unis d’Amérique, la non moins glorieuse patrie des libertés, le pays porte-étendard du « Monde Libre ».

Il ne lui faut pas longtemps pour déchanter. Elena le quitte pour un homme au présent plus argenté et au futur matériellement plus confortable.

Le voilà, littéralement, anéanti :

Au fond, ici, en Amérique, je ne l’intéressais pas. […] elle m’avait dit au téléphone : « Tu n’es rien ».

Il échoue, aigri, dans un hôtel désaffecté, et survit au jour le jour avec les deux cent soixante-dix-huit dollars que lui alloue généreusement le gouvernement américain.

C’est là, au seizième et dernier étage, […] que je me tiens, à moitié nu. En général, je mange de la soupe aux choux […]. La soupe aux choux aigres est ma nourriture habituelle…

La descente aux enfers est rapide. Il faut dire que le poète se nourrit de sa propre déchéance, qu’il la rumine et qu’il s’en délecte.

Le récit de son errance, l’itinéraire de sa désespérance, l’expression très crue de sa souffrance, les innombrables portraits d’êtres, comme lui en perdition, qu’il rencontre jour après jour, fournissent au narrateur le cadre, les éléments et le prisme psychologique qui lui permettent de brosser de la société américaine telle qu’il la perçoit, au paroxysme de la guerre froide et du monde en général, un tableau socio-politique terriblement sombre et définitivement pessimiste.

A la chansonnette – Cigarettes, whisky et ptites pépées –, qu’entonnait gaiement, la tête emplie à la fois, contradictoirement, du rêve américain et d’idéaux révolutionnaires maoïstes marxistes trotskistes léninistes, la jeunesse des années 50/60, vient s’opposer un triptyque destructeur : « Mauvais joints, alcool à bon marché, misère sexuelle ».

Parce qu’il n’y a pas d’alternative, suggère l’auteur, pour quelqu’un qui n’est rien et qui n’a rien dans une société où ne compte que l’image qu’on peut donner de soi au travers de ce qu’on possède, où règne absolument l’individualisme, symbolisé par la phrase qui y est la plus fréquemment prononcée,« la plus meurtrière depuis le début de l’humanité » : “C’est ton problème !” ».

Que vaut dans ce milieu la vie d’un écrivain humaniste à qui toute publication est impossible ? Lorsqu’il écrit un texte exposant les tares de la société capitaliste, les journaux américains le taxent de bolchevisme et refusent de le publier, et les journaux soviétiques le censurent au motif que l’auteur est un transfuge, un traître au communisme, un agent double dont l’objectif est de ridiculiser la Pravda en l’amenant à diffuser de fausses informations sur le pays où il a choisi d’aller vivre après avoir déserté.

Le poète est d’autant plus amer qu’il était, paradoxalement, plus connu, plus lu lorsqu’il était contestataire dans son pays, soumis à une censure implacable qui ne permettait qu’une diffusion restreinte, sous le manteau, de ses œuvres…

Le constat est sans équivoque :

« Ce sont nos propres meneurs qui nous ont montés contre le monde soviétique, les Sakharov, les Soljénytsine […] et nous avons tous foncé comme des cons en Occident dès que l’occasion nous en était offerte… »

Maintenant, je vois que c’est le même bordel, ici et là-bas. Et en plus, ici, je pars perdant, puisque je suis écrivain russe et que j’écris en russe, et […] que je m’étais habitué à ma gloire clandestine […], de la Russie créatrice où un poète […] est d’une certaine manière une sorte de chef spirituel…

Renvoyant dos à dos capitalisme et communisme, assumant sa schizophrénie, rêvant d’un monde futur où l’amour s’imposera comme unique idéal, un monde où « personne ne pourra plus acheter une Elena parce qu’il n’y aura plus de quoi les payer, où il n’y aura plus d’avantages matériels des uns au détriment des autres », Limonov, sous le triple poids du désenchantement politique, de la déception amoureuse et de la perte de la certitude de devenir un grand écrivain, se dilue, se disperse, nie ce qu’il est, jusqu’à décider d’effacer, dans la volonté de se défaire du désir lancinant qu’il conserve d’Elena, sa propre personnalité sexuelle.

S’efforçant de se persuader qu’il est naturellement homosexuel, il vit sa première expérience, bouleversante, avec un noir sans domicile fixe, épisode qu’annonce clairement le titre du roman.

Les rencontres se succèdent, les partenaires des deux sexes défilent… mais l’amour n’est jamais au rendez-vous.

« J’ai aimé, je le vois maintenant, d’une manière inhabituelle, terriblement et passionnément, mais […] je voulais un amour réciproque. C’est mal de vouloir quelque chose en retour… »

Le lecteur n’a qu’à se laisser charrier dans des eaux troubles et tumultueuses, pour un voyage mouvementé, amèrement lucide.

 

Patryck Froissart


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A propos de l'écrivain

Edouard Limonov

 

Edouard Limonov, né Edouard Veniaminovitch Savenko le 22 février 1943, fils d’un officier du NKVD, est un écrivain politique franco-russe qui participa au mouvement des dissidents dans les dernières années de l’Union Soviétique. Il grandit dans la banlieue de Kharkov en Ukraine. Plus tard, installé à Moscou, puis à New York, il vit d’emplois subalternes sans réussir à percer, ce qui alimente sa haine des élites intellectuelles et capitalistes. Ce sont finalement ses romans  biographiques qui, en France dans les années 80, lui apportent le succès. Outre Le Poète russe préfère les grandes nègres, paraissent notamment Journal d’un raté, Albin Michel, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence, Albin Michel.

 


A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.