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Le Pain, Toufic Youssef Aouad

Ecrit par Claire Mazaleyrat 20.03.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Moyen Orient, Livres décortiqués, Bassin méditerranéen, Roman, Actes Sud

Le Pain, février 2015, traduit de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib, 266 pages, 22 €

Ecrivain(s): Toufic Youssef Aouad Edition: Actes Sud

Le Pain, Toufic Youssef Aouad

 

 

Un printemps arabe

La première édition du roman date de 1939, et sa nouvelle réédition chez Actes sud permet de mettre en lumière son importance littéraire et historique : Le Pain met en scène l’éveil du nationalisme arabe à travers la résistance héroïque de ses personnages au joug ottoman et à l’injustice sociale qui écrase le pays. En effet, Sami Assem, appelé frère Hanania par la Bande blanche dont il est le chef, est un jeune libanais qui organise des opérations de résistance à l’oppresseur turc, ce qui lui vaut d’abord la prison, dont il parvient à s’enfuir pour retrouver la clandestinité et la lutte armée contre l’envahisseur. Il est aidé de sa fiancée Zeina, personnage féminin plein de courage et de lumière, aux prises avec une belle-mère vénale et avec les lubriques desseins des hommes qui l’entourent.

Le roman retrace donc l’histoire des premiers mouvements de résistance à l’occupant turc dans les premières décennies du vingtième siècle, mais aussi une émouvante histoire d’amour, et l’histoire d’une famille, celle qui habite la maison Kassar : splendeur et misère de la marâtre Warda, apprentissages par la faim et la solitude de ce que c’est qu’être homme par le petit Tom, le frère de Zeina, et passage de l’amour à l’engagement révolutionnaire pour cette dernière, qui acquiert au fil du roman une profondeur que ne laisse pas soupçonner le début. Du rôle de pauvre Cendrillon rendant visite à son prince charmant dans une grotte où il se cache, elle devient l’un des bras armés de la résistance, n’hésitant pas à faire preuve d’une dureté de cœur que seule la dureté de l’existence a pu lui faire acquérir au fil des épreuves qu’elle traverse au cours du récit.

Naissance d’une nation

Si le roman commence comme un conte triste, et met un certain temps à laisser apparaître sa pleine puissance poétique et narrative, c’est aussi parce qu’il met en scène des personnages complexes, en pleine évolution à mesure que l’oppression turque s’intensifie. Les scènes émouvantes du début, le dévouement de la belle Zeina portant en sus de son lourd panier d’oranges son petit frère épuisé par la longue marche, au cours d’un orage, la candeur du petit garçon amassant dans sa tirelire quelques bechliks comme autant de trésors, la douceur du grand-père Abou Saïd qui s’occupe de son unique vache avec l’affection d’un père, les émois tendres des jeunes amoureux qui se retrouvent quelques minutes sous les yeux des gardiens d’une prison sordide, tous ces éléments cèdent le pas à des scènes de plus en plus terribles, évoquant un renversement de l’ordre naturel du monde sous la pression de la violence ottomane. Warda, devenue folle, erre en poussant des cris d’animaux, veillée et nourrie par son fils avant de mourir de faim en tentant de manger un cadavre ; les soldats jettent dans la fosse commune le cadavre d’une mère au sein griffé, et avec elle son nourrisson encore vivant ; la tendre Zeina laisse son petit frère trouver seul des secours dans le tumulte de la guerre et lui donne une tape lorsqu’il mange trop vite pour lui éviter l’indigestion. A mesure que l’horreur de la domination turque est dénoncée, le roman gagne en intensité et en lyrisme, donnant leur pleine mesure héroïque aux personnages qui peu à peu se détachent des clichés du début, et au pays qui les entoure, le leur, celui qu’ils sont prêts à défendre jusqu’à la mort, et qui commence par cela même à exister pleinement :

« Des rochers dressés vers le ciel, pareils à des minarets, accroupis tels des monstres épiques, tantôt alignés comme des caravanes, tantôt éparpillés comme des troupeaux sans berger, ou bien amoncelés comme les ruines de quelque cité détruite par un séisme. Et le soleil de ce premier septembre qui tempêtait contre l’horizon nu et cassait ses rayons sur tous ces rochers, qui les renvoyaient comme des milliers de miroirs alors que leurs ombres prenaient les formes les plus étranges. Tout cela, au cœur du désert, dessinait un univers que l’on aurait imaginé avoir été créé par les djinns, avec ses labyrinthes propices à leurs sabbats et leur sorcellerie » (p.216).

Cette description fantastique d’un pays tourmenté mais tendrement chéri est marquée par l’attachement à une culture arabe, celle des « djinns » et des « caravanes », celle du désert aussi. Contre les prédations turques et le cynisme des puissances occidentales qui laissent les Ottomans s’emparer des miettes de leur vaste empire colonial, se dressent des personnages qui se revendiquent comme Arabes et font montre d’une fraternité que l’histoire du pays fera éclater de la façon la plus tragique qui soit. Cette fraternité entre chrétiens et musulmans arabes du « grand Liban » (zone qui englobe au début du vingtième siècle l’actuel Liban, la Syrie et une partie de l’Irak) apparaît dans le roman comme un nouvel espoir plutôt que comme une réalité, car les guerres de religion entre maronites et druzes ont déjà décimé le Liban du dix-neuvième siècle. C’est par la voix de Kamel éfendi, lorsqu’il s’adresse au petit Tom, que cet appel à la fraternité s’énonce :

« Dans le désert, loin, très loin d’ici, là où est né le Prophète béni, dans la plaine qui s’étend à perte de vue et où le soleil brûle comme un fer rougi sur les sables infinis… Là-bas a commencé une révolution contre les Turcs.

– Et qui a gagné ?

– La victoire est entre les mains de Dieu. S’Il le veut, les Arabes l’emporteront, Tom.

– Et la faim disparaîtra, n’est-ce pas ? Nous mangerons de nouveau du pain blanc ?

– Dis “inchallah”, Tom !

– Dieu n’aime pas les oppresseurs turcs.

– C’est pourquoi je te dis que les Arabes vaincront… » (p.179).

La description des misères de ce siècle traverse tout le roman, et l’horreur suscite la même révolte que chez les personnages du roman. La faim, les coups de fouet, la mendicité des enfants et le viol des femmes « proposant leur beauté pour une ration de pain », la violence des bourreaux et la folie des victimes, semblables à des « spectres dressés », « le regard désespéré, les yeux exorbités », s’opposent au cynisme des vainqueurs, au luxe et à la lubricité des traîtres et agents de l’impérialisme turc, qui boivent de l’arak et troussent des femmes alors que dans leurs geôles on meurt sous les coups. Cette injustice est particulièrement visible à travers le destin des personnages qui subissent à leur tour la faim et la misère, alors que sur leur dos s’engraissent les profiteurs de guerre, vendus aux Turcs. Toufic Aouad s’efforce dans ce très beau récit de communiquer à son lecteur la pitié et la colère qui donneront naissance à un sentiment nationaliste fort, par volonté de justice et de fraternité arabe contre les oppresseurs turcs et européens, dont il est surtout question dans l’introduction. Il y a dans le personnage de Tom en particulier, et des nombreuses évocations d’enfants souffrant et mourant sous les balles turques, quelque chose qui tient de L’enfant, l’un des plus beaux poèmes des Orientales, recueil pamphlet écrit par Victor Hugo lors de la guerre d’indépendance des Grecs contre les Turcs.

« Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

Courbait sa tête humiliée ;

Il avait pour asile, il avait pour appui

Une blanche aubépine, une fleur, comme lui

Dans le grand ravage oubliée ».

Ce que demande cet enfant, ce n’est ni un jouet, ni un quelconque amusement pour distraire sa peine, mais « de la poudre et des balles » pour se venger, et l’aspect tragique de cette requête traverse tout le personnage de Tom dans Le Pain. Dans l’introduction, l’auteur raconte comment sa propre enfance fut marquée à jamais par le spectacle des corps suppliciés de ses compatriotes en 1914, et comment de cette expérience est née la volonté d’écrire un roman qui donne plus que du « pain » à son peuple qui se reconnaît encore à peine. Mais au nationalisme se joint une dimension spirituelle et chrétienne forte.

Le Christ recrucifié

Pourtant cette fraternité arabe qu’appelle de ses vœux l’auteur est marquée par une profonde piété, et l’influence christique n’est jamais très éloignée des figures de martyre qu’il met en scène, à la manière d’un Nikos Kazantzakis par exemple. En effet, l’auteur grec du Christ recrucifié emploie dans son roman le même mélange de nationalisme contre l’oppresseur turc et de profonde piété en décrivant la passion du berger Manolos qui rejoue la vie et la mort du Christ en amenant chacun des habitants d’un village chrétien sous occupation turque à se déterminer avec les valeurs et la foi qui devraient les habiter au détriment de leur lâcheté habituelle. Le Pain, écrit dix ans avant le roman grec, est empreint du même sentiment de renaissance spirituelle et nationale contre l’envahisseur turc et contre les lâchetés des Judas qui entourent les héros. C’est une relique de la Sainte-Croix que Zeina offre comme viatique à Sami Assem et qui le protègera de la mort, et c’est comme Judith qu’elle s’offrira au gouverneur turc, pour l’empoisonner et le tuer d’une balle dans la tête. Sami Assem en prison se livre à une confession qui témoigne de sa pénitence, pour avoir tué un homme, un soldat turc, et de sa renaissance à venir. Par cet acte décisif, Sami s’engage dans la voie de la guerre sainte, celle que légitime la « voix intérieure » qui l’a sommé de descendre de la montagne pour se trouver face au soldat qu’il a tué. La violence est ainsi légitimée, sanctifiée, par la justice qu’elle prétend imposer, et surtout par la dimension spirituelle dont elle est porteuse.

« Je suis descendu d’un pas et je l’ai vu accélérer la cadence, tête basse. Je serais bien resté immobile, mais je ne sais quelle force m’a poussé à descendre encore, d’un degré, puis de deux, m’étonnant moi-même de ce que je faisais. Une voix intérieure, une voix précise et continue, me disait : “Descends, descends !” Et j’ai continué à descendre » (p.53).

C’est « le destin » qui l’a ainsi poussé à tuer l’homme aux moustaches tremblantes, aux yeux clairs, et à entrer dans la lutte armée. Il conclut ce récit à Zeina, moins par le repentir, que par la volonté d’action : « J’ai aussi à présent un uniforme de soldat turc qui pourra m’être utile ». Cet acte inaugure un autre ordre, celui de l’action au nom de la lutte contre les injustices, celui du nationalisme arabe contre l’oppresseur turc, mais aussi celui du Bien contre le Mal, car Sami ne cesse d’apparaître comme la main de Dieu dans cette vallée de larmes qu’est devenu son pays. Vêtu de blanc et de probité, il se chargera symboliquement des péchés des autres, en tuant un soldat qui devient la figuration de tous les innocents qui périront malgré eux pendant la guerre civile, et accepte la sentence de mort qu’il porte dès lors.

Les personnages courent gaiment au martyre, avec une véritable fascination pour la douleur physique qui évoque encore la passion du Christ. L’héroïsme de Sami qui file vers le soleil en ignorant les balles qui sifflent, comme celui de Zeina supportant sans broncher les privations, les coups et les insultes de sa marâtre, contribuent à donner de ces personnages et de leur détermination à mourir pour la justice un héroïsme surhumain, porté par une foi sans faille. Mais cette piété n’est pas exempte d’une sensualité qui renforce le trouble et l’exaltation des héros, en particulier de Zeina qui s’engage bien plus par amour pour Sami que par conviction personnelle :

« Au milieu de la nuit, Zeina s’agenouilla dans son lit et s’inclina devant le crucifix accroché au-dessus de son oreiller avec ferveur et piété. Elle s’endormit en rêvant que Sami avait survécu. Elle enlaçait son ombre et s’abandonnait tantôt à cette vision douce, tantôt à celle des potences, qui la faisait trembler et l’affaiblissait jusqu’à faire d’elle une toute petite enfant. Elle mordait alors l’édredon et étouffait ses cris, éprouvant à la fois un déchirement exquis et un plaisir douloureux » (p.131).

Ce mélange de piété et d’excitation, de langueur et de plaisir, contribuent à rendre ce Christ recrucifié à la fois terriblement humain et quelque peu scandaleux. A vrai dire, les personnages sont mus par une exaltation politique et religieuse, mais aussi par des sentiments parfaitement humains, et cette sensualité qui irradie le texte donne au roman sa profondeur, sa fraternelle substance, à travers l’incarnation qu’elle permet des idéaux les plus nobles à travers des personnages de chair.

C’est enfin par une phrase christique que s’ouvre le roman, donnant son titre à toute l’œuvre, « L’homme ne vit pas seulement de pain » : il vit aussi de foi et d’espoir, et ce roman incarne bien cette double nécessité de « nourrir » son peuple de paroles pleines d’espérance, de beauté, de foi dans le monde qui s’offre. Le pain qui manque cruellement aux personnages, qu’ils partagent fraternellement, qu’ils s’offrent clandestinement, bravant les dangers pour venir en faire l’offrande au frère Hanania réfugié dans une grotte, ce pain qui fait vivre les personnages et permet de dénoncer avec violence les exactions commises par les Turcs, est aussi une parole d’espoir, « un souffle de liberté et de dignité », comme l’annonce l’auteur en préambule, dans une épitaphe destinée à son père, qui l’a nourri de pain et de liberté, a fait de lui un homme, quoiqu’« encore petit » selon ses paroles en lui donnant quotidiennement du pain et des paroles.

Ces paroles, ce sont précisément celles que Toufik Aouad nous livre, pour nous faire vivre encore, nous donner un peu d’espoir dans une époque troublée. La réédition de son roman me semble essentielle à notre époque, qui n’est certes plus celle de l’emprise du « vieil homme malade » sur l’espace méditerranéen, mais qui manque étrangement, sinon de pain, du moins de frères avec qui le partager.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Toufic Youssef Aouad

 

Né en 1911 à Bharsaf et décédé dans un bombardement en 1989, Toufic Youssef Aouad a fait des études de droit à l’université Saint-Joseph de Beyrouth avant de fonder un périodique, Al-Jadîd. Après l’indépendance de son pays, pour lequel il a activement milité, il a occupé des postes diplomatiques importants, en Amérique latine, en Asie et en Europe. Il est unanimement considéré comme l’un des pères fondateurs de la littérature libanaise de fiction. Son œuvre, à forte résonnance sociale, plaide pour des réformes radicales, tant économiques que politiques. Son roman Dans les meules de Beyrouth, traduit en de nombreuses langues, a été choisi comme œuvre représentative par l’Unesco (source : Actes sud).

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.