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Le mystère parfois nous effraie, par Marc Ossorguine

Ecrit par Marc Ossorguine 22.12.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Le mystère parfois nous effraie, par Marc Ossorguine

 

Il sort de la maison. Il ou elle ? A vrai dire ce n’est pas si évident. Dans cette ombre entre chien et loup, tous les chats sont gris et toutes les silhouettes sont floues, incertaines. La démarche semble plutôt féminine. La carrure, masculine. A moins que ce soit les vêtements qui la transforment. Ce que l’on devine des cheveux pourraient être l’un ou l’autre. De toute façon, les femmes aux cheveux courts sont aussi fréquentes que les hommes aux cheveux longs, non ? Alors, homme ou femme, on ne peut vraiment se décider.

Une silhouette sort de la maison. Quelle maison ? Une maison. Une parmi d’autres. Pas très différentes de celles qui sont en amont ou en aval dans la même rue. Assez semblable à celles qui sont de l’autre côté de la rue. Et même de celles qui sont dans les autres rues.

A quoi ressemblent ces maisons ? Difficile à dire, dans le clair obscur qui s’est installé on ne distingue en fait que des ombres de maisons. Des masses indistinctes que l’on a peine à séparer les unes des autres. Des blocs d’obscurité claire vaguement rythmés sur le ciel.

La rue ? Que peut-on attendre d’une rue ? Une rue, quoi. Pas très large, mais suffisamment pour que deux véhicules s’y croisent, sauf s’il y en a qui sont garés sur le côté. Le nom de la rue est impossible à lire, non pas parce qu’il fait sombre ou que la plaque est trop sale, non. De plaque, il n’y en a tout simplement pas.

Non, je vous assure : il n’y en a pas. On comprend de suite en passant dans une telle rue que ce n’est pas la peine de chercher, on ne le trouvera pas le nom. A-t-elle seulement un nom ? Il n’y a d’ailleurs pas de numéros non plus. Il y a bien quelques lampadaires, mais il ne sont pas allumés. L’ont-ils jamais été ? Sont-ils en panne ou les ampoules cassées par des gamins ou des adultes malveillants ou simplement trop joueurs ? Allez savoir ! C’est peut-être que le système d’allumage automatique est déréglé ou qu’il ne fait pas encore assez noir. Peut-être.

Ses pas font à peine de bruit. On n’est pas au cinéma. Ils ne vont pas se mettre à résonner dans la nuit. Il n’y a qu’au cinéma que les pas des gens font tant de bruit, dans des nuits épaisses avec brouillard obligé. Il ou elle porte des chaussures qui ne font pas de bruit. Juste un petit bruit ordinaire qui n’a rien d’anormal, rien de vraiment inquiétant, rien de sonore, rien d’un rythme de claquette ou de baguette sur le côté d’une caisse claire, prêt à s’emballer au premier coup de cymbale. Pourtant la lumière et l’humidité qui semblent s’être installées à perpétuité dans un entre-deux mauvais pour le moral s’y prêteraient bien. Ça pourrait presque faire la scène d’ouverture d’un film. Genre polar ou thriller. Presque. Sauf que là, non.

Cela se passe-t-il le soir ou la nuit ? Pas la nuit, car on y discerne des formes alors que les réverbères sont éteints. La journée ? Quand même pas, ou alors avec un ciel très bas et très lourd, genre qui pèse comme un couvercle. Le crépuscule ? Il est vrai que ça pourrait y ressembler, mais là, pas d’ombres qui s’allongent, pas de rougeur dans le ciel… Crépuscule ou aube, peut-être, peut-être pas. Non décidément, impossible de dire à quel moment de quelle journée cela se passe. Ni même à quelle saison car on ne devine aucune végétation. Pas d’ombre ou de silhouette d’arbre avec ou sans feuille, avec des branches « décharnées » comme des bras de squelette ou je ne sais quelle stupidité romantique qui chercherait à impressionner. Il semblerait bien que la silhouette porte un vêtement plutôt chaud, ce qui indiquerait plutôt une saison froide, sauf que ne sachant ni l’heure qu’il peut bien être, ni les latitudes sous lesquelles tout cela se passe, ne connaissant pas les avanies météorologiques de ce coin de monde et de calendrier… allez savoir !

C’est tout de même un peu bizarre, ce lieu et ce moment impossibles à déterminer. Une rue et des maisons dans une pénombre ou une demie-lumière. Rue de grande ville, de lotissement péri-urbain, de village… Cela est bien sûr aussi impossible à dire. Si ça se trouve cela ne se passe même pas aujourd’hui. Enfin, « se passe »… Pour autant que l’on puisse dire qu’il se passe quelques chose. Car pour l’instant, à part une silhouette qui sort d’une maison et qui marche dans une rue, on ne sait rien.

On ne sait rien, c’est vrai. Et apparemment on ne peut pas en savoir beaucoup plus. On peut relever qu’il y a tout de même des réverbères, ou plutôt des lampadaires (c’est moins littéraire), ce qui nous indique que l’on n’est pas dans une époque si reculée. Quant à savoir s’il fonctionne à la bougie, au gaz, à l’électricité ou au flux hyper-magnétique… Mais bon, on peut se dire que cela se passe à un moment que l’on peut situer entre le XIXe siècle, ou le XVIIIe finissant, et le XXIIIe siècle. Rapporté à l’histoire de l’humanité ou à celle de la géologie de la planète, c’est tout de même d’une très grande précision !

Autre indice : il y a des trottoirs. Des trottoirs ou en tout cas une partie un peu relevée de chaque côté du passage que constitue la rue. Les voitures ? Quelles voitures ? La rue est assez large en effet pour le passage des voitures, telles que nous les connaissons aujourd’hui, en effet. Mais là, on n’en distingue aucune. Existent-elles déjà ? Ou encore ? Sont-elles dissimulées au regard dans des garages souterrains sous les maisons ? On n’y voit pas assez pour avoir plus d’indices.

Une silhouette indécise avance. Elle marche dans cette rue. Sans précipitation. Impossible de dire si celui ou celle à qui appartient cette silhouette est inquiet, fatigué… Apparemment pas pressée, même si on ne peut pas dire qu’elle flâne et prend son temps. Voilà qu’elle s’arrête, la silhouette. Un arrêt qui n’a rien de soudain ni de brutal, non plus que d’hésitant. Inutile d’essayer d’ajouter du dramatique, du suspense ou de l’angoisse dans un événement qui n’en comporte a priori pas. Même si un narrateur a trouvé intéressant de narrer cet épisode peut-être insignifiant. Peut-être pas insignifiant après tout… Mais au point où nous en sommes, impossible de le savoir.

La silhouette a donc fait halte. Il semblerait qu’elle ait mis le pied sur quelque chose qu’elle n’avait pas vu et qui l’a surprise. Surprise mais pas effrayée car il n’y a eu aucun mouvement de recul de sa part. A peine un très léger mouvement vers le côté qui l’a fait disparaître dans une ombre un peu plus épaisse. On la distingue maintenant à peine. Si on ne l’avait pas vue sortir de la maison (on ne sait d’ailleurs plus exactement de laquelle, étant bien incapable de la retrouver maintenant que notre attention s’est portée sur autre chose), on affirmerait, sans crainte de se tromper, que cette rue est vide. Qu’il n’y a personne qui y marche. D’ailleurs on n’entend plus le bruit discret de ses pas. Il n’y a pourtant aucun autre bruit qui pourrait venir couvrir ce petit bruit rythmé, un peu rassurant, un peu inquiétant.

Il semble ne plus rien se passer dans cet univers incertain qui paraît sortir d’un rêve. Il n’y a que le silence. Un silence qui dure. Comme si un narrateur invisible ne savait plus quoi raconter. Le lecteur, ou la lectrice – ne soyons pas sexiste, surtout lorsque l’on sait que la grande majorité des lecteurs sont des lectrices – donc celles et ceux qui lisent, ou qui entendent lire, pourraient même légitimement commencer à trouver le temps long. Alors, ça démarre cette histoire ou pas ? Un récit dans un temps indéterminé, dans un lieu indéterminable, avec une absence patente de scénario, cela ressemble plutôt à un auteur qui ne sait pas quoi écrire et qui remplit les pages comme il peut. Il serait bon qu’il se décide et qu’il fasse un peu plus de lumière sur ce qui se passe. Pour autant qu’il se passe quelque chose. Il serait temps ! Sauf que…

Sauf que justement la lumière se refuse à venir sur le décor. Il ne serait d’ailleurs pas impossible que nous soyons dans le grand nord, là où les nuits et les jours durent six mois. Quelque part aux confins d’un cercle polaire, voire un peu au-delà, très au-delà, mais dans un pays encore habité. Si c’est le cas, il faudra peut-être attendre quelques mois avant d’espérer avoir un peu de lumière. Peut-être aussi le paysage vaguement urbain entraperçu n’est-il qu’une illusion et que nous sommes dans un désert où personne ne peut ni vivre ni survivre, pas même des humains sur-adaptés ou suréquipés. Désert de glace ou désert de soleil. Pourquoi pas désert lunaire même.

Un bruit revient, discret. Si discret qu’il en est quasi imperceptible. De l’épaisseur ombrée où la silhouette a tout à l’heure disparu, une silhouette réapparaît. Est-ce la même ? Difficile à dire. Par contre on voit bien que maintenant elles sont deux. Il y a deux silhouettes ! A peu près de la même taille et de proportions semblables. Laquelle est l’ancienne, laquelle la nouvelle ? Impossible à dire. Peut-être même sont-elles toutes deux nouvelles. Ou alors il y a eu dédoublement ? Sans geste superflu, sans échanges de paroles (on les aurait entendues dans le silence qui règne), elles se mettent en route. Dans l’autre sens. Ils ou elles semblent s’en retourner vers le lieu d’où venait la première. La démarche semble un peu plus affirmée. Moins hésitante. Il semble bien qu’elle vise une ombre de maison qui pourrait vraiment être celle près de laquelle la première silhouette avait surgi. Enfin, surgi… c’est un bien grand mot. Cela suggère quelque chose de brutal et soudain alors qu’elle est simplement apparue. Tout d’un coup nous avons réalisé qu’elle était dans notre champ de vision. Les deux silhouettes marquent un arrêt et semblent regarder en arrière. Suspendant un bref instant leur avancée, comme si elles attendaient quelqu’un. Au risque de les perdre et de ne plus les retrouver, notre regard ne peut s’empêcher de retourner vers cette tache d’ombre où il semble se passer des choses. Et effectivement une fois que nous l’avons retrouvée, nous découvrons qu’il y a une nouvelle silhouette qui se tient là, semblant attendre. On commence à se demander ce qu’il y a là, et combien d’hommes ou de femmes vont sortir de là. On pressent vaguement que ce n’est pas fini. Et effectivement en voilà deux nouvelles. Elles sont donc maintenant cinq dans cette rue improbable. Deux qui ont suspendu leur marche, et dont un double rythme très léger nous laisse deviner qu’elles l’ont reprise, et les trois auprès de l’ombre. Une ombre toujours aussi épaisse et qui semble s’affirmer de plus en plus comme une clé de ce mystère qui commence un peu à nous inquiéter. Pas à nous effrayer, tout de même pas. Mais à nous intriguer en nous mettant vaguement mal à l’aise.

Les trois suivent la même impulsion tranquille que les deux, dans la même direction. Quelque part un peu plus loin dans la rue, visant apparemment un objectif précis. Elles s’éloignent de nous. Les deux premières, notre regard les cherche mais ne les retrouve pas. C’était à parier ! Ne lâchons pas les trois car tout nous incite à penser qu’elles visent le même lieu, la même destination. Plus elles s’éloignent moins on les discerne. La perspective de les perdre comme les précédentes nous agace. Nous forçons le regard… Nous les discernons encore… Et puis ça y est. Nous les avons aussi perdues. Il n’y a de nouveau qu’une rue vide. Nous sommes toujours dans cette semi-pénombre qui semble très vaguement s’éclaircir. Sans doute est-ce notre regard qui s’habitue peu à peu. Mais pas assez. Pas assez vite. Ou alors c’est la lumière qui va baissant alors même que nous nous y habituons, ayant en quelque sorte toujours quelques unités d’ombre d’avance sur nous.

Vite retourner vers l’ombre d’ombre, des fois qu’il s’y passerait encore quelque chose de nouveau. Notre regard peine bien sûr à la retrouver. Est-ce plus haut ? Plus bas ? A-t-elle disparu. Voilà qu’un presque imperceptible mouvement nous la fait retrouver : une sixième silhouette est maintenant visible. Du moins notre regard réussit-il à la percevoir, sans toutefois pouvoir affirmer qu’il ne s’agit pas d’une illusion. Son pas est un peu plus rapide que les autres. Elle prend la même direction, comme pressée parce qu’en retard. Pas au point de courir ou même de se précipiter. Mais plus rapidement que les précédentes. C’est indéniable. Bientôt, trop vite nous la perdons. Fatigués de scruter cette ombre qui ne finit pas, nos yeux se ferment quelques secondes. Quand nous les rouvrons, il y a du nouveau. Ou alors le fait d’avoir plongé dans notre propre obscurité nous a-t-il permis de gagner en sensibilité et en acuité. Il y a une lumière. Une petite lumière. Faible, pas très affirmée, un peu vacillante, mais persistante. Comme l’œil d’une serrure dans l’énigme de notre récit. Elle provient de la zone où nous avons perdu toutes les silhouettes. A peu près. Peut-être un petit peu plus haut dans la rue. Mais du bon côté, celui vers lequel celles-ci semblaient se diriger. Comme si c’était là le lieu d’un rendez-vous secret : une maison où cette étrange société se retrouve pour un peu de lumière. Mais qualifier d’étrange une société qui serait secrète n’est peut-être qu’un abus d’imaginaire, induit par cette lumière qui n’en est pas une, dans un lieu si précisément vague et imprécis. Dès que la lumière baisse et que les certitudes se brouillent, le mystère s’impose à nous, avec toutes ses exagérations. Qu’ont-ils ou qu’ont-elles à cacher, pour autant que… ? Poussons donc encore un peu notre indiscrétion et approchons-nous…

Dans la moiteur de cette nuit qui n’en est pas une, nous avançons, tâchant de rester invisibles, inaudibles, indétectables. Nos pas de lecteurs se font plus furtifs qu’ils ne l’ont jamais été. Curieusement, nous ne semblons pas surpris de nous retrouver au milieu même de cette rue sans nom, sans lumière, aussi irréelle qu’improbable. Nous sentons maintenant la fraîcheur et l’humidité que nous ne faisions que deviner. Un frisson parcours nos corps de lecteurs. Nous sommes entrés dans le récit ! Nous sommes dans la rue ! Pour de vrai ! L’auteur ne nous a tout de même pas fait le coup de nous glisser dans son texte sans nous demander notre avis ! Ce serait un mauvais rêve. Il suffit de lever la tête pour sortir du texte, sortir de l’histoire… Il suffit de fermer les yeux et de se boucher les oreilles et nous retrouverons notre chez-nous familier, notre coin du feu, notre oreiller, notre place dans le bus ou le métro, sur un banc ou à la table d’un café où le récit nous a surpris… Mais non. Nous voilà pris. Tels les personnages de la Rose pourpre du Caire, telle Alice, nous sommes passés de l’autre côté. De l’autre côté de… de quoi ? De l’autre côté d’un miroir qui n’existe pas, de l’autre côté d’un écran absent ?… De l’autre côté !

Vite, refermer les yeux un peu plus fort. Se pincer jusqu’au sang si nécessaire… Se réveiller, sortir… Rien n’y fait ! Nous voilà décidément pris dans le piège grossier d’un auteur mauvais plaisant. Il nous a refait le coup de l’histoire sans fin, et nous, bêtement, sans y croire, nous y voilà… Nous y voilà ! Non. C’est absurde, ce n’est tout simplement pas possible. Cela n’existe pas des choses comme ça. Ce n’est que de la fiction littéraire. De la fiction tout court. On n’est pas dans un film de Méliès… Une troisième fois les yeux se ferment. Restent fermés. Se ferment plus fort. Les oreilles même se ferment comme elles peuvent au silence qui règne dans cette rue qui n’existe pas. Une profonde inspiration. Une expiration toute aussi poussée… Les yeux hésitent à s’ouvrir… L’humidité… L’hu… mi… di… té… est encore là. Ce doit être un frisson de nervosité, de fatigue. Impression de ce rêve éveillé qui a dû nous surprendre entre veille et sommeil, au sortir de la nuit, au sortir de la sieste… Nouveaux frissons et les yeux finalement s’ouvrent…

La rue est toujours là. Nous sentons notre corps qui se tient debout, dans cette lumière que l’on vient de lire… Peut-être se retourner ou tenter un pas en arrière, se laisser tomber assis dans le fauteuil ou le lit. Mais la certitude qu’on ne ferait que s’affaler sur le pavé, au risque de se faire mal, est encore plus forte que l’espoir de retrouver notre monde habituel. Et puis il y a la curiosité. La curiosité envers ces personnages fuyants, ces ombres de personnages… et cette lumière. Cette lueur de trou de serrure qui nous a fait faire un pas de trop. Le pas que nous n’aurions sans doute jamais dû faire. Le pas que nous n’avons pas réussi à ne pas faire, incapable de nous méfier, d’imaginer que… Ce n’est pas possible. Ce n’est pas vrai. Ça n’existe pas ce genre de chose. Pas même dans un livre. Dans un livre c’est pour de semblant, pour de faux. Il suffit de le refermer et pfutt ! Hop, nous revoilà les deux pieds dans le réel. Dans la réalité, la vraie. Les deux pieds et les jambes avec. La tête aussi, avec tout le reste du corps, avec nos vrais vêtements sur notre vrai corps. Mais là, voilà que rien ne se referme. Rien ne s’efface. Dans le silence de cette rue on comprend vite qu’il est inutile d’appeler à l’aide. Il ne sert à rien d’y crier. Il n’y aura pas d’écho. A peine l’incongruité d’un bruit mal venu auquel chacun sera soigneusement indifférent. Sourd.

Un pas de plus alors… Et le relief du sol se manifeste bien réel sous nos pieds, au travers de nos semelles. L’air aussi est bien là, avec cette absence de vent, trop sensible pour ne pas être vraie. Les ombres suivent elles aussi, comme la main qui se manifeste, hésitante au bout du bras, et remonte vers le visage… passe sur nos yeux encore incrédules, encore troublés et déjà à nouveau tendus vers la lumière. Un pas. Et puis un autre. Un autre pas et un encore… Jusqu’à dangereusement se rapprocher de la scène, du cœur de la scène.

Arrivé à quelques pas de la maison, encore sous la menace de sa silhouette indécise, le temps ralentit et la pensée s’emballe. Mille hypothèses se bousculent, mille images de ce que l’on est sur le point de découvrir. Ce qui est sur le point de se révéler. Est-ce l’auteur qui va décider de ce qu’il y a à voir, s’il le sait lui-même ? Est-ce moi, qui étais en train de lire, qui suis encore, j’en ai la conviction, en train de lire, qui vais choisir, comme dans ces histoires dont on est le héros ? Peut-être n’y a-t-il derrière cette soi-disant fenêtre dans cette soi-disant maison, dans cette soi-disant rue… qu’une page blanche. Avec rien dessus. Rien encore. Encore rien…

Hésitation dans la lecture et suspension des pas… Faut-il aller plus loin ? Ma liberté serait de m’en retourner, de dire non. De cesser de jouer le jeu. De dire haut et fort : pouce, je ne joue plus ! Espoir et crainte de se retrouver propulsé brutalement hors de ce monde là aussi, pour chuter dans son propre monde, tels les sales gosses du monde de Narnia, tel le Philémon de Fred… On voudrait bien car on sait que l’on n’est pas chez soi ici.

Je suis dans le monde de l’autre. Il prétend m’y entraîner. Mais est-ce que j’en ai seulement envie ? Il prétend me faire oublier le monde, mon monde, mais non ! Me faire croire que ce monde pourrait être le mien. Non mais… Mais il a raté son coup ! Ça a bien failli marcher. Encore un peu et je regardais par sa foutue fenêtre ! Mais non. Il en a trop fait. Il n’aurait pas dû citer ces personnages, faire le malin avec ses références. Narnia. Philémon. Déjà avec son histoire de rose pourpre, son histoire sans fin, son… je ne sais plus quoi. Déjà je me disais que c’était du bluff tout ça. Du flan. Que je sache ou pas qui ils sont, ils sont venus de sa caboche d’auteur qui veut piéger les lecteurs. Qui qu’ils soient ils n’avaient rien à faire dans cette rue, son Philémon et son Narnia et tout le reste. Rien. Il s’est planté. On a vu la perche du micro qui entrait dans le champ, la cigarette qui s’est rallongée et la bouteille qui s’est vidée sans que personne y touche, simplement parce que le monteur du film était un peu distrait, ou la scripte incompétente. Il a raté son coup ! Complètement… Allez c’est bon. Je rentre à la maison… Je retourne dans mon monde ordinaire. Simple, normal, net, précis.

Or-di-nai-re.

Mon monde à moi. Je rentre à la maison ! Je rentre à la maison… !!!

Ailleurs, plus loin, il y a un homme qui se lève lourdement. Il vient de refermer un cahier, à moins qu’il ne vienne d’éteindre un ordinateur. Il semble soulagé. Libéré. Une infime suspension du mouvement, l’ébauche d’un soupir et d’un sourire, l’ombre d’un doute qui passe, légère et presque dansante. Il écoute l’écho d’une voix en suspend, partiellement étouffée mais encore audible. Un appel. La résonance d’un rêve qui a mal tourné. Un rêve que l’homme semble soulagé d’avoir quitté mais dont il sait qu’il reviendra. Comme les autres. Pour quelques jours quand même, il aura un peu la paix. L’autre a pris sa place. Ça n’a pas été sans mal, mais il a réussi à la ou à le coincer. C’est que ça finit par agacer ces théories comme quoi le lecteur écrit le livre, le poème et le reste autant que celui qui écrit. Que l’auteur il ne pourrait pas finir son texte tout seul. Ben tiens ! Et ben vas-y maintenant ! Lecteur à la noix ou lectrice à la gomme. Vas-y, finis-le ce texte que tu prétends co-écrire. Vas-y. Dis-le nous ce qu’il y a à voir derrière cette fenêtre. Allez. Que je me marre un coup. Tout lecteur est écrivain ! Un livre sans lecteur, il existe pas ! Ah ben ouais, c’est une bonne idée ça. Ça fera de la place sur les étagères ! Alors comme ça, c’est le lecteur, la lectrice qui fait le livre, qui écrit le poème, qui fait exister le texte… Ah ouais ! Ben voyons ! Alors ? T’attends quoi ? Tu vas te contenter de mettre « à suivre… » je parie. Ah mais ! Alors ? Tu proposes quoi ? Allez, on attend…

C’est tout ? Rien que du silence ? C’était à parier : du silence à suivre…

 

Bon ! Voilà, c’est fait. C’est dit. On peut oublier… Ne vous inquiétez pas, l’auteur a fait sa crise et se retrouve en fait bien embêté car il ne sait pas vraiment quoi faire de cette histoire qu’il a commencée il y a déjà trop longtemps. Pourtant dans ce décor qui commence à sérieusement peser on aurait bien besoin d’un brin de conversation, non ? Histoire d’y introduire quelque chose d’un peu plus rassurant. D’un peu plus compréhensible. Et puis il y a ce soupçon de suspense qui nous fait nous interroger sur ce qui se passe dans ce lieu qui n’en est pas un. Cette incertaine pénombre humide n’arrange pas les choses non plus. En plus, depuis le temps que le narrateur, pour autant que l’on puisse dire cela vu qu’il ne narre pas grand-chose, mais bon, faisons avec… Donc depuis le temps que le narrateur fait traîner les choses, la lumière a dû s’éteindre, non ? Non. Elle ne s’est pas éteinte ? Non, non. Elle est toujours là. Et ? Et alors nous faisons les quelques pas qui nous en séparent (ne me demandez pas combien, j’ai perdu le compte et ne suis pas d’humeur à m’encombrer de ce genre de détail). Une fenêtre… A l’intérieur la lumière. Une lumière à la fois faible et vive. Faible par son intensité mais de couleur vive. Si cela vous paraît impossible ou improbable, contentez-vous d’accepter le truc littéraire du paradoxe ou de l’oxymore qui, nimbant le texte d’imprécision et d’irreprésentable, tente de vous empêcher de décider si finalement c’est de la daube ou si cela mérite de retenir votre attention. Bon, je vais essayer de ne pas abuser plus avant de votre temps. Donc une lumière… qui est ce qu’elle est. Une pièce apparemment vide de mobilier. Faisant cercle, juste quelques chaises avec nos silhouettes de tout à l’heure assises dessus. La lumière les laisse à l’état de silhouettes. Que font-elles ? Apparemment rien. Rien. Peut-être parlent-elles sans s’agiter. Ou alors elles se concentrent, méditent, prient… Tendons l’oreille, et essayons de capter les bruits ou les sons… Sauf que rien n’est perceptible. Ou la pièce est remarquablement isolée ou… Mais le verre de la fenêtre n’est pas un isolant phonique ou acoustique de premier plan, en général. Serait-on donc à une époque où le double, voire triple vitrage est déjà chose courante ? Ou alors… Mais n’insistons pas et cessons de digresser à chaque ligne pour différer la chute, le fin mot qui justifierait tous ces détours. Donc, si l’on n’entend rien, c’est a priori qu’il n’y a rien à entendre. Ou qu’il y a à entendre rien. Les personnages inconsistants dont nous ne savons rien ne disent rien. Ils se taisent. Il n’y a qu’un narrateur qui brode et brode sans sembler vouloir ou pouvoir s’arrêter. Dans le cercle il y a une chaise vide. Bien entendu. On s’y attendait un peu. Est-ce celle du narrateur – qui est peut-être une narratrice tout compte fait ? Ou celle qui vous est destinée, à vous lectrice ou auditrice, lecteur ou auditeur. Ou celle qui est destinée à cette présence qui est tombée dans ce semblant d’histoire où elle n’avait rien à faire ? La tentation est grande et l’échappatoire facile d’évoquer la Tempête et la fameuse citation de Prospero : « We are such stuff / As dreams are made on ; and our little life / Is rounded with a sleep »…

Allons bon, il ne manquait plus que ça ! Shakespeare dans le texte maintenant ! En VO. Histoire de nous épater ?… Vous allez nous faire croire que vous connaissez ça par cœur ? Que nous on est des ignorants ? C’est ça ? Et la traduction, ce serait trop attendre ?

Pardonnez-moi. Une traduction dit : « Nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie, un somme la parachève ». C’est le personnage de Prospero dans…

Bon, ça va comme ça ! Pas la peine d’en rajouter ! Reprenez et finissons-en (1).

Le silence, la pénombre ou quasi. Des silhouettes sans visage. L’idée que tout cela pourrait n’être qu’un rêve… Alors bien sûr, voilà que le vrai monde à nouveau se manifeste. Les fautes d’orthographe ou de frappe apparaissent, et avec elles le texte comme ce qu’il est : juste un texte. Rien de plus. C’est peut-être aussi la voix qui lit qui fatigue et butte sur les mots, les signes de lassitude ou d’agacement qui indiquent que vos voisins de chaise, comme vous-même, trouve que cela dure trop pour pas grand-chose. Espoir qu’enfin cette voix qui lit se taise. Que l’on passe à autre chose.

A quoi bon chercher à vaincre le flou et l’indécision, l’imprécision qui est devenu le seul côté remarquable de ce texte. Et nous disons texte pour ne pas vexer celle ou celui qui l’a produit, qui a mis des mois pour arriver à ça. Il est grand temps que cela s’arrête et que le silence se fasse.

(voix extérieure, hors champ) – Coupez !

 

Marc Ossorguine

 

(1) Et là, le cerveau tordu et joueur qui compose ce texte vous fait le coup de la note de bas de page. Que vous pouvez bien entendu ne pas lire (bien entendu quand il n’y a rien à entendre !), mais avec laquelle il titillera ceux qui… Encore un truc pour faire croire qu’il elle a tant à dire qu’elle il ne peut pas tout dire sous peine d’alourdir le texte (comme s’il était léger et mesuré !). En plus, sa note, il joue à la faire durer. N’importe quoi ! Pour ne rien dire en plus !

 

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A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr