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Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx 10.02.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli, Gallimard, avril 2022, 286 pages, 20 €

Edition: Gallimard

Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli (par Philippe Leuckx)

 

Voilà un premier roman, dû à un prof de Sciences Po ; et cela se sent. On dirait que le récit qu’on vient de lire, le témoignage d’un « stratège » avide de pouvoir, Baranov, s’adresse à des étudiants censés y lire toute l’aventure d’un tyran russe, dénommé Tsar, et sa cour de prétendants, de trublions, d’arrivistes, d’ambitieux. On s’attendait à un vrai roman, qui puisse enflammer, et faire de l’histoire proche un tremplin pour notre imagination, comme l’avaient fait avant Da Empoli l’immense Soljenitsyne ou la non moins remarquable Morante avec sa Storia. Chez eux, il y avait la nécessité de l’histoire, son ampleur, et leurs personnages inoubliables.

Ici, que retenir comme personnages dignes de nous emporter ? Un Poutine odieux ? Un Vadim Baranov, perclus d’ego et de pouvoir ? Un Berezovsky implorant ? Les oligarques embastillés ?

Le récit, relaté devant témoin par Baranov, de la rencontre avec le maître jusqu’à sa démission, apprend au lecteur, ou lui rappelle les aléas du pouvoir poutinien, ses frondes, ses guerres, ses ambitions, ses stratégies. Tout y passe, et on sent le besoin naturel du narrateur d’en remettre une couche pour le point final, l’épilogue, sa quasi sanctification. Mais là encore, comment croire qu’un pareil individu, le rat de Poutine, son Raspoutine, puisse devenir, à la fin, cet être qui s’interroge sur le devenir de l’homme, son instrumentation, dans une logorrhée susceptible de plaire aux futurs adaptateurs de ce roman à Hollywood ? Ce n’est guère plausible, et, en outre, après le défilé des stratagèmes sournois du bonhomme, sa sanctification romanesque sonne comme un délire de plus.

Comment nous faire croire que l’ambitieux s’est mué en philosophe humaniste ? Se contentant de regarder une petite fille, un chat devant l’âtre ? Jamais, on n’est intéressé ou ému ou ébranlé. Le récit, pesant de faits et d’anecdotes, nous éloigne de ce qu’il faudrait ressentir, au plus profond. On reste là à distance, pensif et interrogateur sur les mobiles d’un tel récit. Au fond, pourquoi magnifier (et c’est le sens de l’épilogue) un tel parcours ? Pour nous dire que tout lecteur est dupe ? Ou tout citoyen.

Jamais, l’on ne sent une aire de réprobation comme si une idéologie rampante nous forçait à nous satisfaire des faits engrangés. Et c’est là que le récit des arrivistes poutiniens manque singulièrement sa cible. Tout grand roman doit porter en éveil, en vigilance, le regard de son auteur pour que ses lumières portent fruit. Ici, rien de tel. Une masse de faits et de dialogues (une petite souris kremlinienne s’est mise à fouiner partout) et bon nombre d’invraisemblances. On est dans la conscience omnisciente du narrateur.

Bref, une fameuse déception, récompensée par un Prix d’Académie.

 

Philippe Leuckx

 

G. Da Empoli, né en 1983, essayiste et conseiller politique, a notamment écrit La peste et l’orgie Les Ingénieurs du chaos.

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A propos du rédacteur

Philippe Leuckx

 

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Philippe Leuckx est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut) le 22 décembre 1955.

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, italienne, portugaise, japonaise

Genres : romans, poésie, essai

Editeurs : La Table Ronde, Gallimard, Actes sud, Albin Michel, Seuil, Cherche midi, ...