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Le journal de MCDem (5), par Murielle Compère-Demarcy

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 18.01.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Le journal de MCDem (5), par Murielle Compère-Demarcy

 

Vendredi 24 novembre

La transformation de l’activité lectorale en expérience auditive, Guillaume Basquin, fondateur des Éditions Tinbad avec Christelle Mercier, en a signalé la mesure déterminante dans l’appréciation d’une écriture. La parole littéraire en général, la parole poétique en particulier, se donnent à entendre via le canal auriculaire et l’on imagine que tout lecteur doué de l’oreille dite absolue possède le sésame pour un plaisir inégalable. Ceci pour Quignard, ceci pour Basquin. Tous deux d’ailleurs aiment à écouter la musique baroque, dans laquelle les termes s’entrechoquent, où chaque note se révèle nécessaire, avenante. Sans doute y trouvent-ils cette tonicité, cette finesse spirituelle qu’une musique par ailleurs perçue comme plus remuante, comme plus dynamisante/grisante, n’apporte peut-être pas autant qu’elle, en réalité.

« Pour bien écrire, il faut avoir l’oreille musicale, savoir écouter et s’écouter chanter, même en silence », écrit Guillaume Basquin. « L’œil écoute » – l’expression claudélienne constitue davantage une évidence qu’une figure de style.

Michel Serrault dans Nelly et M. Arnaud de Claude Sautet (1985), à propos de l’ordinateur : « C’est effrayant. Une mémoire et pas de souvenirs ». Interviennent en superposition sur le film de ma mémoire ces mots de Guillaume Basquin soulignés par Philippe Chauché de La Cause Littéraire, dans son compte-rendu sur la biographie de Basquin consacré à Jean-Jacques Schuhl (éditions Honoré Champion, 2016) :

« Guillaume Basquin a noté les enjeux de la révolution du numériquel’abandon de la pellicule et la destruction annoncée de l’argentique – “le numérique, c’est la réforme du cinéma. Plus de bougé. Exit les tremblements !… Exit le monde de la nuit et des rêves ! Le jour permanent ! La téléréalité tout le temps !” Le cinéma attend donc sa contre-réforme »*.

 

http://chauchecrit.blogspot.fr/2016/10/guillaume-basquin-et-jean jacques.html Blog de Philippe Chauché, compte-rendu de lecture du 22 octobre 2016.

 

Guy Debord écrivit, dans le Panégyrique I (1989) :

« Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire, il faut savoir vivre ».

Ne pas savoir écrire : ne pas savoir lire : ne pas avoir l’oreille.

Stupéfiante cette propension de la plupart à vouloir tirer les faits de la vie ordinaire quotidienne d’un Artiste (le couple problématique Rimbaud et Verlaine, Van Gogh et Gauguin pour la polémique relancée autour de l’accident de l’oreille cassée, …) à tout prix vers le Fait Divers.

La société entière révèle dans ces procédés, dans ces modus vivendi, son ineffable état d’esprit, son inénarrable aptitude à exercer son emprise légiférante.

Des restes ou empreintes d’animaux ou végétaux peuvent se retrouver dans l’ambre jaune, une résine fossile.

Je transpose d’instinct : les yeux de mon chat portaient l’empreinte de fauves félins lointains dont les erres étaient marquées de leur patte autour de la pupille rétractée/dilatée. Plonger dans son regard – inaccessible – puisque l’on ne croise pas le regard d’un chat – m’emmenait dans un monde de perles, de nacre, de corail, gemmes colorées de pierreries fines, kaléidoscopiques, électrostatiques puisque s’y aimantaient des visions flottantes embarquées sur la route sauvage de rêves organiques ; une géode où des myriades de bestioles gravitaient autour de la flamme d’une aiguille au centre d’une cavité vertigineuse, tant y entrer dans le noir vous ravissait toute accroche, tout repère. Des restes de sauvageries dansaient autour de la pupille dont le totem fusionnait odeurs, craquements, ailes en cours, petits rongeurs, remuements vifs faisant le mort avant la reptation, la course, l’envol. J’appelai mon chat-enfant du nom d’une souveraine énigmatique, ma Reine de Midi, Balkis. Déesse féline, et d’ambre.

Pierres magiques, larmes des dieux, les germes organiques de l’Ambre Jaune fondaient dans les yeux de Balkis où se tissaient, d’un regard, mes fabuleuses histoires. Mon intrusion dans le regard vertical de mon chat-enfant incluait la préservation de mon étonnement, le conservait intact, pour l’éternité. Je retrouve cela encore un peu, aujourd’hui, lorsque je fixe la photographie de Balkis me regardant. Le contact de l’ambre jaune produit une charge électrique capable d’attirer de fines particules et de soulever des corps légers.

Le chat procure ce bien-être aux vertus thérapeutiques certaines. Sa présence magnétique est une magnétite noire rassemblée dans la densité de son cœur-corps électrique aux ondes chatoyantes, fusionnelles.

La panne de sens ne prend jamais de court les oiseaux. Chacun des sens s’inter-déterminent, œuvrant d’instinct pour l’adaptation requise. Épervier de ton tempérament, immiscé depuis le noir dans les interstices de lumière, tu guettes. Ta patience, égale à ta puissance, apprivoise celle écrite dans le regard des bêtes. Le fusil se détendra, te laissant recueillir la bête touchée, venue se coucher dans le dernier soupir sauvage, mauve, des fougères. Du sang encore dans la blessure ouverte des paupières l’Homme ruminera sa proie manquée, mastiquant dans l’humus de sa peine perdue, la tâche non achevée. Oiseau de proie tu déchiquètes le corps tombé, traversé par les derniers soubresauts de ciel quittant la plaine, c’est l’ombre majestueuse de ton jabot nettoyant le charnier offert qui referme les paupières de l’Homme sur sa proie manquée. L’ombre de ton repas coud une quatrième paupière sur le regard éteint de la bête. Comme une main referme les yeux d’un défunt, un ultime honneur rendu arrache à l’étincelle les yeux du dernier flambeau tendu sous le rayon vert arqué de la forêt du soleil, sous le velours à terre avant d’avoir pu bramer dans les noces du rut la continuation de l’espèce.

Le soleil hurle à la mort sous les fleurs d’orage accumulées dans le ciel d’une battue dominicale. L’aube de l’écriture éventre déjà les respirations de la page, avant la tombée de la bête au pied du carnage. Les esquilles que je ramasse dans les débris de ma mémoire blessée veillent dans l’urne d’où ils s’incarnent phénix des poèmes, – l’âme animale sait rendre les honneurs aux bêtes arrêtées dans la course du sang.

J’ai vu un caillou éclater de rire dans la gueule du chien, comme un oursin hilare. Un oursin hilare cela n’existe pas, sauf dans cette expression d’un caillou explosant en larmes de joie sur des gencives en sang, dans la niche du temps que musèle l’ennui. Le ciel de carnage ébrouait son poil électrique d’orage en attente d’un éclair pour mordre l’étincelle. Du feu, fusait à plein régime le peu majestueux de l’inerte.

Certains faits agissent avec la violence blessante d’une lame. Toutes les cicatrices ne se referment pas. Construire sur la brèche, pierre après pierre en dépôts sédimentaires pour édifier d’autres passages vivants. Nos corps le temps d’une existence sont fossiles de nos restes de blessures. Les identifier, les reconnaître, colmate la brèche d’une mémoire fragilisée. L’écriture constituera cet exorcisme subliminal, – exorcisme par ruse face aux épreuves contrées par l’exaltation – « Dans le lieu même de la souffrance et de l’idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque – état merveilleux ! » Continuer d’écouter, écouter encore Henri Michaux :

« L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier ».

« Cette montée verticale et explosive est un des grands moments de l’existence. On ne saurait assez en conseiller l’exercice à ceux qui vivent malgré eux en dépendance malheureuse. Mais la mise en marche du moteur est difficile, le presque-désespoir seul y arrive »*.

 

* Préface in Épreuves, exorcismes, Henri Michaux (1945).

 

Vendredi 1er décembre

Et cette nuit du chevreuil

où l’arche des phares déchire

la route des songes de velours

 

invente le réel aux battements du souffle

à réinjecter

 

Se lève, dressé à l’exorcisme

le tour d’esprit

aux âmes-animales

la main des signes

fossilifères

fouaillant

rouvrant

le ventre des fougères

 

Brame, obscur

le vent dans les sous-bois des mots

qui se resserrent

 

Qui parlera dans l’aboi de l’oracle

Qui délivrera le dernier poème

où la cage dans l’air

thoracique le cri fauve

des bêtes

qu’on libère

tord ses barreaux

brûle viscères, flambeaux

pour renaître Lazare pour tous

vivant, parole

avant tout,

magnétique

 

Ah cette nuit du chevreuil

où l’arche des phares déchire

jusqu’à l’avant tracté

des astres

pince l’archer de l’autan

corps d’air sur cordes sensibles

carne atterrée

sous nos regards frappés

par tant de silence parlé

le bruissement hurlé

des bêtes traquées

 

Samedi 2 décembre

Deux livres arrivés à domicile ce jour, comme bouteilles à bon port. Reçu par je ne sais quel ingénieux esprit deux à-paraître en Service de Presse : Conversion de Romaric Sangars et Déchristianisation de la littérature (Variations XXXI) de Richard Millet, aux éditions Léo Scheer. Parution en janvier 2018.

Ces mots de R.M., parcourus d’entrée, m’achemineront vers une nuit plus apaisée qu’à l’ordinaire, prête davantage à tenir inflexible la bride de l’exigence littéraire.

« Je suis peut-être entré dans l’injustifiable. Ce qui suit n’a d’ailleurs pas besoin de justification puisque, dans ces notations, je cherche à voir clair dans un paysage devenu incertain, spirituellement et culturellement naufragé, pour le reste entré dans l’apocalypse politico-écologique qui a suivi le slogan anti-christique de la “mort de Dieu”. Il s’agit donc de se repérer, par là de témoigner, d’en arriver parfois au paradoxe d’une présence littéraire, laquelle a la valeur d’un coup de fusil dans la nuit. J’écris devant l’horreur de la décroissance culturelle et spirituelle qui porte encore le nom de littérature, que je rebaptise post-littérature, soit une inversion de la valeur littéraire, et qui s’avance sous le signe de l’Après : le postmoderne, voire le post-postmoderne, le contemporain par défaut, le présent déifié dans le jeune, la tolérance voltairienne dans le cool, et la langue dans “l’authenticité” d’une “culture” devenue simple valeur horizontale… Dans l’injustifiable je puise le courage de traverser l’opprobre, l’insomnie, la maladie, la solitude, pour assister au lever du jour ou à ce qui survient entre deux éclairs et qui nous sert d’aurore. Aujourd’hui sans appartenance sociale, je continue à questionner en un paysage de guerre civile – à être moi-même, dans la tension de la pureté ou, si l’on préfère, dans l’inflexibilité »*.

 

Déchristianisation de la littérature (Variations XXXI), Richard Millet, Éditions Léo Scheer, à paraîtrejanvier 2018, p.9

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.