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Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, Jean-Baptiste Para

Ecrit par Matthieu Gosztola 20.12.13 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Essais

Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, « notes sur l’art », Éditions du Rocher, collection Voix intérieures, 2000, 17 euros 99

Ecrivain(s): Jean-Baptiste Para

Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, Jean-Baptiste Para

 

En cette période de fêtes, quel est le plus beau cadeau que nous puissions offrir aux lecteurs de La Cause littéraire ? Ma réponse a été immédiate.

Un extrait du Jeûne des yeux et autres exercices du regard de Jean-Baptiste Para, magnifique recueil de critiques d’art où la justesse et l’absolue précision d’un regard épousent au plus près l’élan d’un souffle d’âme.

Une âme qui se donne à lire au moyen de l’intensité d’une langue à nulle autre pareille (chez Para, la métaphore est une flèche qui atteint le cœur du sensible, – ou le cœur du silence, ce qui revient au même).

Et cette langue et ce regard, si étroitement rejoints qu’il est impossible de les disjoindre, suscitent en nous continument la ferveur.

Une ferveur envers la vie. Envers la peinture. Envers la poésie.

Voici cet extrait. Il s’intitule « L’inconnu chaque jour » et donne à voir, et à ressentir Alberto Giacometti.

 

« Elles s’allongent comme des ombres, se dressent comme des hampes, ces silhouettes que l’on dirait venues du fond de l’ho­rizon et du lointain des âges. Hiératiques et frontales, leur corps s’élance depuis les pieds enracinés dans le socle. Si l’on s’approche d’elles, on voit les crevasses de la matière, son tumulte, son balbutiement. Ce sont des corps sauvés du vide et qui portent les stigmates de leur naissance. Ils tranchent l’espace comme une étrave, mais ne le blessent pas. Eux seuls sont la blessure. Eux seuls fragiles et tenaces, qui se calcinent sans fléchir. Car ce qui les ronge n’entame pas leur force ascensionnelle. Au terme d’une croissante mise à nu, ils se tiennent infiniment debout. Leur profil fut corrodé jusqu’à l’ultime point de résistance. Jusqu’à la racine de l’humain.

Parfois, nous nous surprenons à croire que les statues de Giacometti existent depuis toujours. Sans doute nous semblent-elles familières, mais dans le même temps elles éveillent en nous le sentiment d’une présence inaccessible, la morsure d’une solitude et d’une distance à combler, comme si nous qui ne sommes que l’ébauche de nous-mêmes, nous aspirions soudain au visage de l’homme indivis.

Des années 20 à la fin des années 30, Giacometti emprunta des directions multiples. En lui se chevauchaient des attirances pour l’art primitif, pour le cubisme et le surréalisme. Tout en donnant lieu à des œuvres marquantes (La Femme-cuillère, 1926, Boule suspendue, 1930, Le Cube, 1934), il arriva un moment où ces investigations laissèrent l’artiste insatisfait. Il voulut revenir au réel d’une pomme jaune sur un buffet et à la vérité d’une tête d’homme. Revenir à cela, mais en se désistant des chemins connus. Apprendre à désapprendre, voir le monde comme pour la première fois, se dépouiller de toute illusoire maîtrise, avancer sans étai et sans appui. On peut dire que ce fut pour Giacometti une seconde et douloureuse naissance, à jamais tisonnée par la hantise de l’échec. Au demeurant, nous rappelle Avigdor Arikha, « l’échec l’intéressait bien plus que le don ou la virtuosité, pour laquelle il nourrissait une profonde aversion ».

À copier le réel, l’artiste s’aperçoit qu’il n’abolit pas la distance qui l’en sépare, mais la réveille et l’active. Dessiner, peindre ou sculpter un visage, n’est-ce pas d’abord pour Giacometti mettre à mort tout regard habitué ? Parlant de son frère Diego, il déclarait en 1963 : « Il a posé dix mille fois pour moi. Quand il pose, je ne le reconnais plus. J’ai envie de le faire pour voir ce que je vois. » Dans l’atelier exigu de la rue Hyppolite-Maindron, baigné de lumière grise, son travail fut-il pour Giacometti autre chose qu’un moyen de voir ?

Au cœur de cette quête, le dessin s’avère l’instrument essentiel. Avec lui, incisif et léger, la main épouse la course de l’œil. Les navettes du crayon fomentent un affolement de lignes, d’orbites, d’itinéraires. Et la figure humaine jaillit de cet entrelacs qui d’un seul mouvement semble la convoquer et la recouvrir. Le trait de Giacometti n’est pas celui de Matisse ou de Picasso. Ce n’est pas le trait unique et souve­rain qui délimite la forme. C’est une danse véloce, un lacis nerveux qui maille le corps et laisse en lui des fissures où respire le vide. Dans les dessins et plus encore dans les pein­tures, il arrive que les visages aient une dureté d’os, une solennité d’icônes, mais aussi qu’ils tendent vers une inquié­tante disparition. Sous notre regard comme dans nos souve­nirs, les portraits de Giacometti oscillent entre l’évanescence des spectres et la densité de la pierre.

Si la peinture et les dessins accordent la primauté au trait continu, c’est que, par un mouvement inlassable de compo­sition et de décomposition, l’artiste entend saisir une totalité humaine. La vibration plénière de l’être et non la succession de ses aspects. Son unité précaire et dynamique, et non l’addition des détails qui le composent. Non pas les yeux, puis le nez, puis la bouche, mais la face et le corps d’un même élan, selon un canevas de lignes centripètes. En outre, les silhouettes sont isolées dans un espace qui exerce sur elles une action astringente et les érige dans la vie comme on entre dans la mort, c’est-à-dire dans un temps sans anecdote.

Chez Giacometti, le dépouillement de l’œuvre s’accorde à l’austérité des pigments choisis. Le gris domine, secondé par le noir et le blanc qu’assaillent parfois de furtives et rouges griffures. « Au début de mon travail, disait-il, j’ai souvent mis sur ma palette autant de couleurs que mes collègues, j’ai essayé de peindre comme eux. Au cours du travail, il m’a fallu éliminer une couleur après l’autre ; non, l’une après l’autre, les couleurs ont quitté le bal ; pour finir, il ne restait que : gris ! gris ! gris ! » C’est la couleur de la lumière dans l’atelier et c’est celle des régions opaques de la conscience. C’est la couleur du monde aux yeux des nouveau-nés et ce fut pour les peintres du Moyen Âge la couleur du manteau du Christ au Jugement dernier.

Sculptures, dessins, peintures en camaïeux de gris, jour après jour, avec humilité, avec obstination, dans la détresse et dans la force. « Mais tout ce temps passé, avoue Giaco­metti, tout ce travail, finalement, sur le plan de l’absolu, c’est pour rien. Si ce n’est cette sensation immédiate dans le présent que l’on éprouve en tentant d’appréhender la réalité. Et l’aventure, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage, c’est plus grand que tous les voyages autour du monde. »

 

Jean-Baptiste Para n’est pas seulement le rédacteur en chef de la revue de tout premier plan – au niveau international – Europe. C’est également et surtout un écrivain d’immense talent. Et ce Jeûne des yeux est là pour nous le rappeler.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Baptiste Para

 

Jean Baptiste Para est un poète, traducteur et critique d’art français né à Paris en 1956.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com