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Le Jardin de derrière (15) Où, comme les poissons morts, de vieilles affaires remontent à la surface

Ecrit par Ivanne Rialland 10.03.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (15) Où, comme les poissons morts, de vieilles affaires remontent à la surface

 

– Vous êtes sûre vous n’exagérez pas un peu ?

– Monsieur le maire !

Sylvie René était outrée. Le maire soupira, passa ses deux mains dans ses cheveux rares, remonta ses lunettes d’un froncement de nez embarrassé.

– Un fusil est un fusil, quand même.

Elle montrait l’objet posé sur le bureau du maire.

– … vous avez beau dire…

Le maire ne disait rien.

– … il est peut-être rouillé, mais c’est une arme que je sache. Jérémie m’a dit qu’il y en avait plein d’autres dans la cabane. Une cabane pleine d’armes, à deux pas du village…

– Possible que…

– Ttt… Mon Jérémie n’est pas un menteur. Vous devriez y aller voir, et tout de suite. Si ça se trouve, il y a des explosifs, Dieu sait quoi, des obus, comme dans l’étang du Parisien.

– Il n’y a jamais eu d’obus dans l’étang du Parisien.

– Que vous dites. Je sais ce qu’on raconte. Même que les démineurs sont venus.

– Les pompiers.

– Vous voyez ! Je sais ce que je dis : des obus. Ou je ne sais pas quoi, mais il y en a des caisses et des caisses. Emma aussi les a vues.

– Elle y était avec son frère ?

– Ben tiens ! Tous les enfants du village y vont, il paraît, et même ceux des autres villages. Un vrai trafic.

– Ce sont des vieilleries…

La mine désapprobatrice de Sylvie René arrêta dans sa phrase le maire, qui se contenta de soupirer.

Sylvie René s’en fut, en laissant le fusil rouillé sur le bureau. Une heure plus tard, le maire franchissait le seuil de la cabane de la colline. Il fut rejoint quelques instants plus tard par Mme Chaussas.

Ils se mirent à fouiller, méthodiquement. Ils trouvèrent des fusils de la dernière guerre, des pétards et des feux d’artifices, quelques hachettes, de la littérature de boy-scout, des croix en fer-blanc, deux grandes serpes, pas mal de ferraille, de bouts de planche, de vieux journaux, et parmi ça, deux antiques grenades, tout un lot de masques à gaz, et un pistolet, flambant neuf. À part le pistolet, ça ressemblait à un vieux stock de la deuxième guerre mondiale, abandonné sur place dans l’abri croulant, ou chapardé ici et là dans les caves et les greniers des fermes.

– Qu’est-ce que tu en dis ? demanda le maire.

Mme Chaussas fit la moue :

– Des vieilleries. Y en a pas mal qui devait être au vieux fou.

Elle donna un coup de menton dans la direction du bief.

– Des trucs dangereux ?

– À part le flingue, tu veux dire ?

La Chaussas sourit. Le maire restait sérieux.

– Les grenades. Elles peuvent péter à tout moment.

– Qu’est-ce qu’on en fait ?

– Les grenades, on les enterre. Le flingue, on le laisse.

Le maire approuva en silence.

Ils redescendirent tranquillement la colline du côté opposé à la chapelle, le maire les mains dans les poches de son pantalon de travail, Mme Chaussas serrant contre elle son gilet de grosse laine.

– Tu sais, reprit le maire, après avoir marché un moment en silence, le vieux fou… l’était pas si fou. Il l’avait bien vu venir, le coup des Ruskoffs.

Mme Chaussas hocha la tête, méditative.

Dans son tunnel, Georges pensait. Il avait rampé de la salle de bain du jardin de derrière au bief du haut, s’était arrêté un moment dans l’abri sous le moulin, en était sorti, avait tourné les manettes, actionné les leviers, libérant l’ouverture de la dérivation qui menait à la grange, avait rampé jusque-là, ouvert la trappe, s’était hissé dans l’appentis. Il s’était allongé quelques instants sur le lit de camp. Très vite, il s’était redressé, avait rouvert la trappe, s’était glissé dans la buse, et là, il s’était rallongé sur le dos, les mains posées sur le ventre, quelque part au-dessous de sa cour. Il s’était mis à rêver au tunnel qui courait là-bas, sous le pré, de l’autre côté de la route.

– Ils se sont fait prendre, les petits cons, disait le père de Kevin au père de Julien. Et le maire est au courant.

Son interlocuteur haussa les épaules :

– Il n’y a que des vieilleries, là-bas. Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse ?

– Prévenir les gendarmes.

Nouveau haussement d’épaules :

– M’étonnerait. Pas exclus que, dans le tas, il y en ait à lui. Sa ferme, il paraît que c’était un vrai arsenal pendant la guerre. Les gosses n’ont eu qu’à se servir. Le mien, lui, reprit-il avec fierté, c’est une arme neuve qu’il a apportée pour son initiation. Pas un machin rouillé.

– Il l’a dénichée où ?

– Ça… mystère. Enfin, tu sais, maintenant, les armes, il y en a plein les rues, à la ville. Il n’y a qu’à connaître les bonnes personnes.

– Tu en connais ?

Le père de Julien nia vigoureusement :

– De toute façon, ces pistolets-là, ça ne vaut pas grand chose. Je préfère mon fusil.

– Et l’obus ? demanda soudain le père de Kevin.

– L’obus ? Celui du Parisien ?

– Paraît qu’il n’était pas dans la cabane. Tu crois que le Parisien aurait été le récupérer ?

– Pourquoi faire ? Qu’est-ce que tu veux qu’il fabrique avec un obus ?

– Sais pas. J’ai comme dans l’idée que sa maison est en train de le rendre un peu cinglé. Il n’y a qu’à le voir traverser la route à toute heure pour aller regarder dans le trou qu’il a fait dans le pré.

– Mais son histoire de turbine, là ? C’est sérieux ? Julien m’a dit qu’il avait été ingénieur, à Paris.

– C’est sans doute un malin, je ne dis pas. Je ne suis peut-être qu’un paysan, mais ses buses, je les ai vues. Ça ne marchera jamais. Il n’y aura jamais assez de pression. Le diamètre est beaucoup trop grand.

– Il devait y avoir plus d’eau, dans le temps, quand le vieux les a enterrées.

– Possible. Possible que ça soit autre chose.

Le père de Kevin eut un sourire entendu.

Le père de Julien hocha la tête d’un air pénétré, sans oser poser davantage de questions.

Dans la salle de bain du jardin de derrière, une main pousse la trappe et l’ouvre. Georges s’extrait de l’ouverture, la chemise salie, les mains écorchées, les cheveux en bataille. Il se redresse, ferme la trappe et, il ne sait pourquoi, il se tourne vers la baignoire. Au fond, étendu de tout son long comme l’un des monstrueux poissons noirs du bief, il y a l’obus. Georges reste là à le regarder, puis il rentre à la maison, en fermant précautionneusement la porte de l’abri derrière lui.

**

Dans un coin de son jardin, le maire brûle pensivement un épais dossier dans un vieux bidon. La photo d’une femme se tord dans les flammes oranges qui puent l’essence. Au coin d’une feuille on aperçoit un tampon « défense » en lettres capitales. Des flocons noirs s’envolent, se posent sur la pelouse, sur les plates-bandes. Avec une sorte de vieux bâton de ski, le maire tisonne le feu. Ici et là, on distingue quelques caractères cyrilliques, un visage, le coin d’une carte. Tout se réduit en poudre, les flammes palpitent dans un coup de vent. Le maire essuie de la manche son front en sueur, remue encore les braises. Les couvertures cartonnées mettent plus longtemps à se consumer, mais ce sera bientôt fini. Le maire secoue la tête, ferme un instant les yeux. Il repense aux trois Russes parachutés sur la colline une nuit de l’hiver 54. Le déchirement aigu de la soie s’accrochant aux branches d’arbre, le choc sourd des corps contre le sol, et lui et ses copains se faisant tout petits, dans la cabane. Qu’est-ce qui lui avait pris, de les suivre, de descendre, sur leurs traces, au village ? Il se rappelle une nuit glacée où brillait la lune et les petits nuages que formait au ras de sa jeune barbe sa respiration étouffée. Dans les rues désertes du village, un pas résonne, un chapeau mou se profile sur le mur d’une maison. Deux voix chuchotent dans un coin d’ombre. Le vent emporte des lambeaux de r roulés. L’homme s’arrête au milieu de la rue. Lui retient son souffle. Un cliquètement, un coup de feu, un halètement sourd, et puis le silence. Une silhouette mince vient à la rencontre de l’homme au chapeau. La lune arrache un éclat mat à la pelle qu’elle tient à la main. Ils se jaugent, puis se tournent le dos, s’éloignent. Et lui, incrédule, tapi derrière un muret, voit s’avancer vers lui cette femme, armée d’une pelle que le sang tache de sombre, comme jaillie d’une faille qu’aurait ouvert le gel de cette nuit d’hiver, offrant au jeune paysan, dans un village de Bourgogne, une macabre féerie.

 

Ivanne Rialland

 

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)