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Le Jardin de derrière (12) - Où le maire intervient. Louise aussi

Ecrit par Ivanne Rialland 20.02.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (12) - Où le maire intervient. Louise aussi

 

 

Hélène et Georges s’étaient réveillés très tôt le lundi matin. Ils avaient ouvert la porte du balcon malgré la fraîcheur matinale et seuls, l’un à côté de l’autre dans la cuisine encore sombre, ils buvaient leur café, un peu frissonnants. Le regard posé sur les collines encore noyées de brume, Hélène lui demanda alors : « Tu souhaites vraiment t’installer ici ? » Georges hésita à répondre. Hélène tourna la tête vers lui. Il lut dans ses yeux un acquiescement et ainsi, finalement, il put dire : « Oui ». Hélène ne répondit pas. Elle semblait sereine. Ils continuèrent à boire leur café en sentant la brise du matin sur leur visage. Il ne lui demanda pas si elle viendrait vivre ici. Elle ne lui demanda pas s’il allait chercher du travail. Ils se firent grâce, à cet instant, s’accordant non pas une trêve, ni même un sursis, mais une parenthèse, qui dans l’air frais allégeait soudain toute chose.

La silhouette aérienne de Tristan s’accota au chambranle de la porte du couloir. Gracieux génie de l’adolescence, il traversa la pièce pieds nus pour aller s’accouder à la rambarde du balcon. Presque aussitôt, il fit demi-tour pour rejoindre Pierre qui, la mine chiffonnée, les cheveux en bataille, se tenait debout devant la table où déjeunaient ses parents. Tous deux en tee-shirts, leurs maigres jambes poilues émergeant de leurs caleçons trop larges, les épaules étroites encore, ils tentaient tant bien que mal, avec une maladresse touchante, de prendre une mine contrite. Et puis, d’un coup, Tristan sourit. Georges fit le même geste las que durant la nuit. Hélène leva les yeux au ciel. Une trêve, un sursis, une parenthèse, pour les lutins nocturnes, les cambrioleurs absurdes.

Le soleil s’avance dans le ciel. L’heure du train approche. Louise déboule, déjà habillée, les cheveux humides, les joues rouges : « Allez ! On va rater le train ! » On y va paresseusement. Les garçons attrapent du pain, des oranges, se bourrent les poches et les joues, Hélène fait claquer ses talons hauts sur l’escalier de pierre. Le bleu du ciel est déjà intense.

Georges avait sorti la voiture de la grange et les enfants étaient en train de s’installer à l’arrière, lorsqu’ils virent la voiture du maire s’engager dans la cour. Georges, surpris, descendit de voiture. Le maire vint à sa rencontre, le visage un peu rouge, les gestes saccadés.

– Mais qu’est-ce que vous foutez bon Dieu, on peut le savoir ?

Hélène, qui arrangeait ses bagages dans le coffre, se redressa brusquement. Le maire s’était arrêté à quelques centimètres à peine de Georges. Tous ses muscles bandés, il devait se pencher en arrière pour s’adresser à Georges qui le dominait d’une demi-tête. L’index brandi sous son nez, le maire s’était mis à chuchoter furieusement. Hélène s’approcha d’un pas vif. Le maire ne fit aucune attention à elle, continuant sa mercuriale : « Je ne sais pas pour qui vous vous prenez… Dans ce village, ça ne se passe pas comme ça. On laisse tranquilles ses voisins. Vous entendez ! Alors laissez Mme Chaussas tranquille ». Georges ne répondait rien. La scène durait. Les enfants sortirent à leur tour de la voiture. Hélène, n’y tenant plus, interpella le maire, le sommant de se calmer. Il se tourna d’un coup vers elle, s’apercevant de sa présence à l’instant. Le ton monta : « Et ce tunnel ? De l’électricité, mon œil ! » Le maire, cramoisi, pointait avec insistance l’index vers son œil droit. « Mon œil ! » Georges perdait pied, se troublait. « Vous croyez qu’on ne sait pas ? Vous voudriez nous faire croire ? Avec des buses d’un diamètre pareil ? » Georges se rendait compte que son voisin aux poules avait été voir le trou dans son pré. Peut-être qu’il avait même creusé. Georges ne se rappelait plus la dernière fois qu’il avait été dans le pré, et l’allure qu’avait alors le trou. Le maire continuait sa diatribe à la fois rageuse et insinuante. Il s’en prenait à présent à ses liens avec l’Association, décomptait les visites de Kevin et Julien, évoquait même sa visite à Louis, s’exclamait d’un coup : « Et l’obus ! Et ce fichu obus ! Qu’est-ce que vous en avez fait ? »

Louise, à moitié dissimulée derrière la voiture, baissa les yeux en pinçant les lèvres.

 

La veille, cela avait été un long dimanche après-midi pour Louise. Son père griffonnait silencieusement, assis sur le sofa, près de la porte ouverte du balcon. Sa mère avait trouvé une antique chaise longue, et après un vigoureux dépoussiérage s’y était installée avec un livre. Elle semblait maintenant dormir, dans la cour de devant, le visage dans l’ombre du balcon de pierre où Louise s’était assise, désœuvrée, les jambes pendantes, les écouteurs vissés dans les oreilles. Mais son iPod était éteint, et elle écoutait, en contrebas, le bruit que Pierre et Tristan faisaient dans la grange. Elle finit par se lever et descendit l’escalier d’un pas hésitant. Elle jeta un coup d’œil vers sa mère, puis s’approcha de la grange. La porte en était fermée, et même de là où elle était, les voix de Pierre et de Tristan étaient indistinctes. Elle entrouvrit la porte. Son frère, aussitôt, la vit et l’interpella sèchement : « Qu’est-ce que tu veux ? » Louise haussa les épaules évasivement. « Tu ne vois pas que tu nous déranges ? » Elle referma la porte sans insister. Pierre et Tristan n’avaient pourtant pas l’air de faire grand-chose, assis en tailleur à même le sol de la grange. Mais elle ne voulait pas se disputer avec Pierre, en tout cas pas devant Tristan. Elle traîna les pieds jusqu’au milieu de la cour, regarda un moment la route où ne passait aucune voiture, le pré de l’autre côté. Elle tourna la tête vers sa mère et lança : « Je vais faire un tour ! » Sa mère ne répondit pas, bien sûr. Louise s’engagea sur la route, en direction du village.

En ce dimanche après-midi, les rues étaient désertées. Il n’y avait pas la moindre trace de présence humaine. Louise essaya vaguement de se perdre dans les ruelles, mais rien à faire, le village était trop petit. Elle aboutissait toujours au bout de quelques minutes à la place de la mairie. Elle finit par s’asseoir, comme la veille, sur la barrière entourant le parking. Elle remit ses écouteurs dans ses oreilles. Dix minutes, un quart d’heure peut-être s’écoulèrent ainsi. À la fin, quelque chose bougea à la limite de son champ de vision : un garçon et une fille débouchaient d’une rue en face d’elle et s’apprêtaient à traverser la place. Ils n’avaient pas l’air d’aller quelque part en particulier, juste d’être là, comme ça, comme elle, sans but Ils l’aperçurent enfin, assise sur sa barrière, et s’immobilisèrent. La fille devait avoir à peu près le même âge qu’elle, le garçon était plus jeune, 10 ou 11 ans. Ils étaient tous les deux d’un blond très clair, avec une figure ronde, les joues rouges, un nez en trompette. Sans aucun doute, ils étaient frère et sœur.

Au début ils s’observèrent, Louise toujours assise sur la barrière, feignant d’être toute à sa musique, les deux autres à l’autre bout du parking, accoudés à la barrière, côté extérieur. Et puis la fille se décida : elle sauta par-dessus la barrière, traversa toute la largeur du parking pour héler Louise d’une voix autoritaire, mais sans agressivité : « Tu es qui, toi ? Tu es nouvelle ? Tu es la fille du Parisien ? » Louise acquiesça en silence et enleva les écouteurs de ses oreilles, en les laissant pendre toutefois autour de son cou. « Moi, je suis la fille Martineau… Mon père, il s’occupe du jardin de ton père. Et là, le timide, c’est mon frère bien sûr ».

Le frère arrivait en traînant un peu les pieds pour la forme.

– Salut. Moi c’est Louise.

– Je sais. Ma mère m’a dit. Moi c’est Camille, mon frère c’est Augustin.

– J’peux dire mon nom moi-même ! protesta le frère, la moue boudeuse.

– Ben dis-le alors, au lieu de nous regarder avec des yeux ronds.

Augustin lui tourna brusquement le dos, faisant mine de pousser un caillou du bout de sa chaussure. Il finit par s’absorber tout de bon dans son jeu, s’efforçant de faire sauter le caillou sur le dessus de son pied. Camille et Louise le regardèrent faire, puis Camille reprit la conversation : « Tu restes longtemps ? » Elle enchaîna aussitôt : comment c’était son collège ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de garçons ? Est-ce qu’elle avait un petit copain ? Est-ce qu’elle avait déjà embrassé ? Louise était étourdie par ce feu roulant de questions, intimidée, séduite. Elle parvint à éluder les points les plus gênants, tandis que Camille ne se priva pas de lui détailler les charmes du garçon qu’elle convoitait, de lui expliquer qu’elle n’avait pas embrassé, enfin, pas avec la langue, que ça se ferait au plus tard cet été, au 14 juillet c’était sûr, s’il le fallait elle en embrasserait un au hasard dans le noir pendant le feu d’artifice. Et elle partit d’un grand rire de gamine, si communicatif que Louise se mit à rire, à tant rire qu’elle tomba de sa barrière, et ça scella leur amitié : à la vie à la mort et au 14 juillet, pas moyen, elles rouleraient leur première pelle à la fête du village.

Bras dessus, bras dessous, elles étaient parties dans les rues du village, Augustin trottinant derrière elles. Après être passées et repassées par les mêmes rues, avoir tourné des dizaines de fois autour du parking de la mairie, Camille sembla hésiter et finit par lâcher : « Tu veux voir un truc marrant ? » Louise hésita à son tour, devant le visage excité de Camille. Celle-ci, n’attendant pas sa réponse, l’entraînait déjà à toute allure en la tirant par le poignet. Augustin courait devant, moitié rieur, moitié effrayé. Ils grimpèrent une forte côte, arrivèrent hors d’haleine à la route qui conduisait à l’église, et, passant devant le bief, ils la traversèrent aussitôt pour escalader la colline boisée à laquelle s’accrochait l’église. Sautant de pierre en pierre, s’aidant parfois des mains, s’agrippant aux troncs d’arbres, ils arrivèrent en quelques minutes au sommet. De l’autre côté, la forêt était plus dense et la pente plus douce. Un sentier étroit mais nettement tracé se faufilait entre les arbres. Camille et Augustin s’y engagèrent, le pas précautionneux, en silence. Louise suivait.

Au bout d’une dizaine de mètres à peine, le frère et la sœur quittèrent le sentier et entreprirent de contourner un amas rocheux, garni à son pied de ronciers denses. Ils en écartèrent les branches délicatement, se jouant des épines avec une habileté de lutins, tandis que Louise eut bientôt les bras et les mains couverts d’écorchures. Derrière les rochers, coincée entre les arbres, une cahute en pierres s’écroulait lentement sur l’humus. Elle n’avait plus ni fenêtres ni porte, et du toit ne restait guère que la charpente pourrie et quelques tuiles brisées. Sur le seuil de pierre, fièrement dressée, un bras tendu vers les ténèbres intérieures, Camille proclama, d’un chuchotement impérieux : « C’est là ». La tenant chacun par une main, Augustin et Camille attirèrent Louise à l’intérieur de l’abri.

Dans l’ombre créée par les feuillages et le reste de la toiture, Louise distinguait des bâches en plastique sombre recouvrant des tas aux formes irrégulières et quelques caisses dans un coin. Camille attrapa une lampe électrique cachée dans l’espace laissé par une pierre manquante et balaya le sol et les murs avec le faisceau. Louise aperçut un drapeau loqueteux pendant d’une poutre, plusieurs cylindres minces dans les coins, comme des étuis de carte ou peut-être de cannes à pêche, deux sabres ébréchés, disposés en croix sur le mur à l’aide de pointes en fer, et puis ces bâches, ces caisses. D’un signe de la main, Camille lui demanda de se rapprocher, de se pencher, et elle souleva le coin de la bâche la plus proche de la porte. Alors, émergeant à moitié des copeaux de bois et des papiers journaux, brillant dans la lumière jaune de la lampe, Louise vit la forme oblongue de l’obus avant que, d’un geste preste, Camille ne le recouvrit.

Tandis que son père, dans la maison, en bas de la colline, dessinait rêveusement des alignements de buses, des manettes et des valves, esquissait des plans en coupe de la maison, des deux biefs, du village, imaginait des embranchements, Louise, dans la cahute, encadrée de Camille et d’Augustin, s’accroupissait devant une autre caisse et soupesait avec effroi un revolver au canon terni.

Et là, ce lundi matin, moitié cachée derrière le coffre de la voiture, elle baissait les yeux et pinçait les lèvres. Les paroles là-bas, de l’autre côté de la voiture, se confondaient dans un brouhaha coléreux. Elle sentait, proche d’elle, la chaleur de son frère, qui tripotait nerveusement la poignée de la portière arrière, et puis, soudain, ce fut la voix de sa mère, sèche, déterminée, faisant silence après elle : « Ça suffit ».

– Sortez de chez nous. Ça suffit.

 

Ils roulaient dans le matin tiède, et le ciel bleu roi se découpait par delà les cimes déjà touffues des arbres. Chacun regardait silencieusement les troncs défiler de l’autre côté des vitres.

À la gare, les adieux furent rapides : le train était à quai. Ils étaient à peine montés que la sonnerie retentissait. Debout dans le couloir, son sac encore à l’épaule, Hélène regardait Georges faire au revoir de la main, sa silhouette, de plus en plus petite, bientôt dissoute par la distance.

 

Ivanne Rialland

 


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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)