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Le Garçon, Marcus Malte

Ecrit par Léon-Marc Levy 18.08.16 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, Zulma

Le Garçon, août 2016, 535 pages 23,50 €

Ecrivain(s): Marcus Malte Edition: Zulma

Le Garçon, Marcus Malte

 

On est en 1908. C’est l’histoire du garçon. Vous le suivrez tout au long de ce livre, avec passion et curiosité, tout au long de son parcours initiatique. Mais vous ne l’entendrez pas, jamais. Il ne parle pas, ne dit pas un mot. Il est muet le garçon. Depuis sa naissance, mis au monde par une femme qu’il porte sur ses épaules au début de ce roman, parce qu’elle est malade, parce qu’elle va mourir. Et elle meurt. Et le Garçon brûle son corps. On est en 1904, dans le sud de la France. Le chemin du Garçon commence.

Marcus Malte nous offre une œuvre ambitieuse, d’une parfaite maîtrise narrative, dans un style éblouissant. C’est un roman initiatique certes, mais comme on en a peu vus. Le jeune héros n’a pas de nom, pas plus que sa mère. A-t-il seulement eu un père ? Il part seul vers le monde, sans désirer l’aborder vraiment. Il n’a jamais vu d’autres humains que sa mère, à peine une silhouette furtive peut-être.

La première étape est le monde qu’il connaît déjà un peu, la nature sauvage. Moments de pure poésie tant les noms des plantes sont beaux, comme dans une page de Thoreau, comme dans Walden, ou comme dans un lieu de Giono.

« Il connaît les plantes et les racines. Il arrache et pèle et mâche les jeunes pousses des pattes d’ours et des pas-d’âne. Les tiges de morgeline. Les tubercules de bardane. Il fait provision de feuilles d’amarante qu’il enfourne dans l’informe sacoche qui lui pend à la hanche où l’on trouve déjà pêle-mêle l’outre en peau de chèvre et les allumettes et huit centimètres de bougie ainsi qu’un collet, un couteau à lama ébréchée, un oignon et une poignée de fèves et une autre de pois chiches exhumés des friches du potager. C’est là tout son viatique ».

Marcus Malte construit un récit tout en crescendo. Le bruit et la fureur du monde vont commencer dans une improbable famille dans un hameau qui en compte quatre pour culminer dans la boue, le sang et les canons de la Grande Guerre. Le Garçon va connaître la folie des hommes. Folie joyeuse parfois comme dans cette crèche vivante concoctée par une famille d’accueil, ce qui nous vaut un morceau savoureux de délire baroque, digne des pages les plus folles de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

« Eugène s’exécute le premier, se prosternant et déposant son paquet et gratifiant en sus le fils de Dieu de quelques gouzigouzi et chatouilles dans les plis du cou où le jus s’insinue maintenant comme un filet de mélasse. Après quoi il s’éclipse promptement afin d’endosser un nouveau costume et un nouveau rôle à sa mesure. Lucien prend sa place. Quand vient le tour de Blaise sa mauvaise vue encore une fois le trahit : il bute contre le berceau et manque le renverser. Dans le choc, le sucre d’orge glisse des mains du bambin et choit par terre dans la paille. L’aubaine est trop belle pour la gamine, qui lâche son bâton de berger et se jette sur la friandise et se l’enfourne dans la bouche. Voyant cela, Jésus se fige, saisi. Puis ses traits se contractent et la colère divine éclate dans un puissant braillement.

– Alors, récite Eugénie, ils accoururent de partout, des gens de toutes les nations, pour célébrer la naissance de Notre Seigneur ».

On pense, dans le chemin d’apprentissage du Garçon, à Héraclite « À l’arc est donné le nom de vie, son œuvre est la mort ». Comme une métaphore de la condition humaine, sa route est la découverte permanente de la mort. De la scène initiale à la scène finale, dans l’intimité de l’amour ou dans les tranchées de la Grande Guerre, son initiation est scandée par le mystère insondable de la disparition des êtres, par l’aveuglement de la mort, sa capacité à frapper n’importe qui, n’importe quand. Marcus Malte se fait brutal, son réalisme effare à la façon de Baudelaire ou de Lautréamont. Plus près de nous, de James Ellroy. Un tremblement de terre survient dans le petit hameau où le garçon est réfugié. C’est la désolation.

« Deux moitiés. Le tronc, les jambes. Séparés non par magie mais par le tranchant d’une plaque de tôle tombée de toute la hauteur du toit. Les intestins se répandent. Les boyaux, les viscères, une bouillie de matières et d’humeurs indéfinies, fétides. Ajouté à cela une grosse pièce de bois de la charpente s’est écrasée sur son crâne. Sous le choc un œil a giclé de son orbite. Il pend, seulement tenu par un nerf ou quelque autre filament. Dans la main de la fillette, entre ses doigts légèrement écartés, on peut apercevoir un œuf dont la coquille est intacte ».

Malte écrit dans le souffle des choses. Son sens de l’épopée apporte naturellement les périodes stylistiques, comme des évidences. Rien de plus lié, de plus cohérent que cette capacité à travailler la langue en fonction de l’événement rapporté. Et toute scène est en écho profond avec d’autres scènes, vécues ou à vivre. Dans la mort de la petite fille, on a, en minuscule, l’apocalypse du déchirement des corps qui surviendra en 14 et fera de l’horreur ici écrite un vaste champ sans limite.

« Marchons. Marchons. Puis il se met à courir. Mais l’odeur le suit. Pas de vent. L’air empeste. Ça sent le soufre et la poudre et la merde et le sang et le fond de puits et la chair grillée. Henri ! La mort pue ».

Et puis un jour ce seront les revenants, les fantômes de ceux qu’on a vus mourir, les âmes qui reviennent vous hanter, vous harceler, jusqu’à la folie, la douleur incurable.

Marcus Malte, nous offre un grand livre. Un de ces livres qu’on n’oubliera pas. Une épopée humaine qui déferle comme un torrent.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Marcus Malte

 

Marcus Malte est né en 1967 à la Seyne-sur-Mer. Il est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Garden of Love (récompensé par une dizaine de prix littéraires, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle, catégorie policier) et, plus récemment, Les Harmoniques.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil