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Le Cherokee, Richard Morgiève (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 29.01.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Joelle Losfeld, Polars, Roman

Le Cherokee, janvier 2019, 480 pages, 24 €

Ecrivain(s): Richard Morgiève Edition: Joelle Losfeld

Le Cherokee, Richard Morgiève (par Léon-Marc Levy)

 

Le Cherokee de Richard Morgiève porte superbement son titre, celui d’un des classiques de Jazz les plus célèbres, joués par Charlie Parker, Count Basie, Lee Konitz ou Wynton Marsalis. Un rythme staccato, très élevé, mais une sonorité retenue. Morgiève écrit sur ce tempo, sur ce son. Obsédant et possédé, comme l’est le Shérif Nick Corey, assailli par ses fantômes et ses blessures incurables. Car c’est bien le personnage qui occupe la place centrale du roman, détrônant la sacro-sainte enquête traditionnelle du roman noir. Morgiève se moque des codes du genre, une abracadabrante histoire d’avion sans pilote et d’invasion de Martiens vient pasticher avec ferveur les storytellers purs et durs. On peut en dire autant de l’éternel Serial Killer, le Dindon, dont on peut se demander s’il n’est pas celui de la farce.

Non, ce roman est une expédition spéléologique dans les profondeurs d’un homme, Nick Corey, dont les recoins de l’âme sont un paysage halluciné, peuplé de fantômes – ceux de son père et sa mère adoptifs adorés et sauvagement assassinés quand il était encore enfant – d’horreurs sanglantes, d’échecs amoureux, de pertes inlassables. L’âme d’un homme jeté dans la solitude et le désespoir d’une humanité haineuse et violente. Désespoir des humains, désespoir de soi, Corey ne se supporte pas lui-même, ne s’épargne pas la responsabilité de la déchéance du monde.

« Corey aurait voulu pouvoir courir, pour sentir toutes les odeurs. Profiter de la vie de la nature qui était bien différente de celle des hommes. Personne ne parlait de la vie de la nature, c’était un sujet inconnu des Blancs. Les Blancs étaient des prédateurs sans conscience – les nazis étaient blancs. Lui-même Corey était blanc. Les Blancs ne pouvaient pas vivre dans la nature, avec elle. Les Blancs ne pouvaient que se propager, asservir, produire ».

De la somme de douleurs qui l’assaillent, Corey est surtout meurtri par le souvenir lancinant du meurtre de ses parents. Pas un geste, pas une parole, pas un événement, chaque jour, qui ne le ramène à l’horreur originelle, ce jour immonde où il a trouvé son père et sa mère déchiquetés par un tueur qui, des décennies plus tard, court encore.

« Le meurtre de ses parents l’avait tué et il vivait mort. La nature l’appelait et lui rappelait ses parents qui s’éloignaient dans le temps, s’effaçaient. La souffrance qu’avait provoquée leur agonie, non, bien au contraire. Corey avait l’impression que sa peine mutait, qu’elle devenait une obsession folle ».

Et dans l’obscurité de sa vie, de sa tête, de son mal, du tueur en série qu’il poursuit, Corey va voir jaillir comme une lumière sur lui-même un amour improbable, soudain, invasif. Il découvre qu’il aime follement Jack White, un agent du FBI. Il découvre son homosexualité comme une chose inattendue, désespérante, mais qui pourrait être enfin salvatrice…

« Ça ne changeait rien, Corey était désespéré d’être pédé, seulement il l’était. Voilà le hic. Corey savait que les règles de l’enquêteur n’étaient pas immuables, que tout changeait, mais il ne croyait pas qu’il allait se transformer en gentil shérif hétérosexuel. Il ne le croyait pas car au fond il ne l’espérait pas ».

Richard Morgiève, on l’a compris, nous emmène dans une histoire qui n’a rien de banal, il balaye tout, les règles du polar, les clichés sur les flics héroïques et machos. Et il le fait dans une langue dont la lenteur, l’amplitude, les répétitions entêtantes, les retours sonores incessants, font penser par moments à Faulkner, en particulier dans des dialogues qui font surgir des personnages hauts en couleurs.

 

« Elle n’a pas baissé son canon tout de suite et Corey savait que si le coup partait, il serait enterré en plusieurs morceaux. Mais lorsqu’on est mort et on est sourd et aveugle, mon vieux.

– Vous trouvez normal qu’on vienne chez moi me montrer des horreurs ?

– C’est pas normal, miss, c’est sûr.

– Pourquoi que vous venez que maintenant. Pourquoi que c’est possible qu’on vienne terroriser une femme américaine chez elle, putain de la mort ?

– Entre nous comment que vous avez fait pour pas le tuer avec votre Trench Gun ?

– M’a prise par surprise, sinon bien sûr qu’il serait raide mort, ce cannibale ».

 

Morgiève est de ceux par qui le polar brille de mille feux.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Richard Morgiève

Richard Morgiève devient très tôt orphelin, sa mère meurt d’un cancer du col de l’utérus alors qu’il n’a que sept ans, et son père se suicide quand il en a treize. Il vit ensuite une adolescence chaotique, au cours de laquelle il se débrouille en dealant du faux haschisch, entre autres activités, avant d’entamer toute une série de petits métiers. Il publie son premier livre, un recueil de poèmes, à compte d’auteur à l’âge de vingt ans mais, honteux et écœuré de devoir payer pour être lu, il s’interdit d’écrire pendant dix ans. Il exerce tour à tour des emplois de débrouille tels fort des halles, employé de bureau, ouvrier, mécanicien, peintre en bâtiment, plâtrier, représentant, colporteur, déménageur de caves, standardiste ou chauffeur poids lourds. Foncièrement autodidacte, Richard Morgiève publie, à l’âge de trente ans, en 1980, son premier livre à compte d’éditeur : un roman policier. Dès lors, il ne cessera plus d’écrire, entamant véritablement son œuvre personnelle avec la publication de son premier roman de littérature générale, Des femmes et des boulons, en 1987. Aujourd’hui, il a écrit plus d’une vingtaine de romans.

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil