Identification

Lancelot, Walker Percy (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 30.03.21 dans En Vitrine, La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Roman, USA, J'ai lu (Flammarion)

Lancelot, Walker Percy (J’ai Lu)

Ecrivain(s): Walker Percy Edition: J'ai lu (Flammarion)

Lancelot, Walker Percy (par Léon-Marc Levy)

 

Un O va bouleverser à jamais la vie de Lancelot. Illustration parfaite de la théorie des catastrophes développée par René Thom, ce roman part de l’infime grain de sable qui bloque la machine de vie d’un homme, d’un couple, et entraîne, inéluctablement, son démantèlement complet, jusqu’à l’anéantissement. Un O. La lettre. Puis une équation impossible et, peu à peu, l’arrivée de la tornade qui emportera tout.

Walker Percy est l’un des grands Sudistes. Ami très proche de Shelby Foote, comme lui, il nourrit son univers des paysages et des personnages du Delta. Comme lui, il est obsédé par le temps et ses mensonges. Lancelot va scruter le monde autour de lui, jusqu’à la folie. A cause d’un O. Et Walker Percy déploie un chef-d’œuvre.

« En admettant donc que l’on situe le 15 juillet au sommet d’une courbe de probabilités et que l’on ajoute, puis soustraie deux semaines de l’axe des abscisses, il en résulte, comme j’en fis par la suite la découverte, une courbe quasiment rectiligne si tangente à l’axe que l’interstice ainsi ménagé ne laisse que peu de chance pour respirer, et encore moins pour concevoir ».

Il s’agit d’un bouleversement de l’univers, rien moins. L’ordre du monde est en cause, au même titre qu’un astronome qui découvre un infime changement dans l’apparence d’un astre, le mari trompé, découvrant qu’une simple lettre de l’alphabet n’étant pas à sa place « il peut déduire avec une certitude tout aussi absolue que celle de l’astronome une scène tout aussi incommensurable : sa femme, les cuisses écartées, un cri qui ne lui ressemble pas s’échappant de ses lèvres ».

Le séisme qui va ébranler et détruire la vie de Lancelot Lamar part donc d’un hasard ténu, d’un signe à peine perceptible. Curieusement la découverte de la catastrophe annoncée va déclencher chez lui une sorte de libération. La certitude que les ornières bien creusées de sa vie conjugale, professionnelle, domestique ne vont désormais plus lui servir de guides, provoque en lui un éveil des sens, du regard, de l’acuité de l’intelligence, mais aussi des symptômes ordinaires de l’homme. La jalousie est un ressort puissant de la littérature : de Tristan et Yseut à Shakespeare, de Benjamin Constant à Ernesto Sabato, elle alimente l’imaginaire dramatique depuis toujours. Elle est en l’être humain comme une puissance féroce dont le sommeil ne demande qu’à se briser pour déchaîner les forces du mal. Rien n’est plus proche de l’Enfer que l’apparent paradis d’un couple amoureux. Rien ne ressemble plus à l’amour que la cruauté la plus brutale, dès lors que le regard adopte « un autre angle ».

« Mais considérons les choses sous un autre angle. Quoi de plus indicible pour moi que la vision de Margot couchée sous un autre homme, ce va-et-vient de la tête que je ne connaissais que trop bien, cette bouche tendue, ce petit gémissement qui s’en échappait. Quoi de plus indicible ? Mais pourquoi ? Je m’étais parfois imaginé qu’il était arrivé malheur à Margot, j’étais même allé jusqu’à envisager le pire, mais pour être pénibles, ces pensées n’étaient pas intolérables : Margot gravement malade, Margot blessée dans un accident, Margot dérobant de l’argent, et Margot morte, assassinée. La vision de Margot gisant, morte, m’était simplement pénible, non intolérable. Mais Margot Couchée sous un autre homme… ».

Percy est Sudiste et son œuvre baigne dans les territoires qui ont vu naître tant de grands écrivains. Le Sud, omniprésent dans ce roman, par les paysages, les personnages, l’ombre portée de l’histoire du pays, rapportée par ce narrateur en prison, Lancelot lui-même (en prison pourquoi ? Seule la fin nous le dira) qui raconte son histoire à un interlocuteur – un prêtre sûrement – nommé… Perceval. Lancelot parle à Perceval. Lance est issu de bonne lignée, riche, heureux en famille. Mais la Louisiane lui est ennuyeuse – avec ses conventions et ses raideurs morales, ses bayous humides et putréfiés, les gens incultes et bornés. Cependant le confort domestique, et les activités cinématographiques que Margot, sa femme, a installé dans la propriété, lui servent de compensations. Et – comment l’oublier – sa passion pour les livres – qui traverse tout le roman, avec un tropisme marqué pour le roman noir : Poe bien sûr, mais surtout Raymond Chandler, une véritable passion chez Lancelot, dont la lecture et la re-lecture lui procurent un authentique bonheur.

« Si j’étais heureux, c’est que je relisais pour la quatrième ou cinquième fois un roman de Raymond Chandler. Et j’éprouvais un certain plaisir – non, j’irai plus loin encore : au-delà du simple plaisir que j’en tirais, c’était là l’unique exutoire qui me permettait de supporter l’existence que je menais – à me trouver ainsi entouré des paysages mordorés de la Louisiane, à l’abri de la digue, plongé, non dans les exploits du général de Beauregard mais dans la vision de Philip Marlowe dans son antre des bas-fonds du Los Angeles de 1933 ».

On sait l’importance du cinéma dans l’œuvre romanesque de Percy. Son roman le plus connu, le cinéphile (The Movie Goer) l’a pris pour thème central. On le retrouve ici avec le tournage d’un film dans la propriété même des Lamar. Tourbillon de l’équipe de tournage, Margot au centre, et Lancelot écarté, hagard, rongé par la jalousie, les regrets, la nostalgie du temps passé. Spectateur d’une scène où il voit mourir sa vie présente, il raconte son obsession de savoir, de voir, tout, jusqu’aux mouvements et gestes de chacun, allant jusqu’à « embaucher » un jeune Noir comme espion dans l’équipe. Comme Marlowe. Comme Dupin. Il pousse jusqu’à faire filmer en secret l’équipe du film ! Vertigineux abîme qui fait écho à l’autre abîme, celui du temps et de la mémoire, compagnons inséparables de la jalousie.

« Savez-vous ce qu’est la jalousie ? La jalousie est une altération de la forme même du temps. Le temps perd sa structure. Le temps s’étire. Elle n’est pas là. Où est-elle ? Avec qui est-elle ? Le temps n’en finit pas. Les minutes et les heures s’écoulent une à une. Que fait-elle ? Tout est possible ».

Le récit de Lancelot, inéluctable, est la trace même du mal en son âme. Du mal qui s’installe, l’occupe tout entier, semble aller au pire. Le scénario du film sur le plateau raconte l’arrivée d’une tornade. Le cœur de Lancelot est l’antre d’une tornade aussi, qui va vers le désastre, dans la grande tradition littéraire (et cinématographique) sudiste.

Autant en emporte le vent…

 

Léon-Marc Levy


  • Vu : 920

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Walker Percy

 

Walker Percy, né à Birmingham, Alabama, le 28 mai 1916, et mort à Covington, Louisiane, le 10 mai 1990, descendait d’une ancienne famille distinguée du Sud. Il fut hanté par les morts violentes dans la famille : un grand-père se suicida avant sa naissance et de même, plus tard, son père. La famille déménagea vers Athens/Géorgie. Puis après la mort dans un accident de sa mère, il grandit avec ses deux frères auprès d’un oncle célibataire à Greenville Mississippi. Il étudia d’abord la chimie, suivi par la médecine (Psychologie et Pathologie) à l’université de Columbia, New-York. En 1942, il tomba gravement malade de la tuberculose. Pendant son séjour prolongé en sanatorium dans l’Etat de New-York, il s’est confronté avec Søren Kierkegaard, Dostoïevski, Sartre et autres philosophes et découvrait la foi catholique. Il s’est converti vers 1947 et décida de ne plus exercer comme médecin, mais de devenir écrivain et de se dédier à l’exploration et la pathologie de l’âme humaine. Il commença donc avec une œuvre à la fois littéraire et d’essais sur la sémiotique et l’existentialisme. Il se maria en 1946 et s’installa en 1950 en Louisiane où il resta jusqu’à sa mort à la suite d’un cancer de la prostate. Son premier roman, Le Cinéphile, paru en 1961 a remporté le National Book Award. Ses autres romans : Le dernier gentlemanL’amour parmi les ruinesLancelot ;Les signes de l’ApocalypseLe syndrome de Thanatos(source Babelio).

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

Lire tous les articles de Léon-Marc Levy


Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /