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La voix des morts - à propos de Mère de guerre de Adolphe Nysenholc

Ecrit par Didier Ayres le 03.12.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La voix des morts - à propos de Mère de guerre de Adolphe Nysenholc

 

Mère de guerre de Adolphe Nysenholc, éd. Lansman, 2006, 8 €

 

L’auteur belge, Adolphe Nysenholc, qui a été le premier à soutenir une thèse de cinéma en Belgique, écrit aussi pour le théâtre. Mère de guerre a été créé aux Ecuries de la Maison Haute, en 2006 à Bruxelles, dans une mise en scène de Jacques Neefs, et a fait l’objet d’une publication chez Lansman, la même année. Mais avant d’en venir à mon propos, c’est-à-dire le sujet de la pièce, je voudrais préciser que j’ai rencontré l’auteur à Bruxelles en octobre dernier et qu’il m’a, dans la confiance, livré son histoire personnelle, celle d’un enfant sauvé de l’extermination nazie par un couple de belges néerlandophones. Ses parents, juifs polonais, se sont ainsi tragiquement sacrifiés pour le sauver (quand il était petit), en le remettant entre les mains de ce couple de flamands, avant d’être gazés à Auschwitz. Adolphe Nysenholc est donc un miraculé de la Shoah.

C’est avec cette terrible histoire qu’il faut apprécier cette courte pièce de théâtre, hantée par les voix des morts, de ceux dont la disparition est à la fois une certitude – car exterminés dans les camps de la mort – et intangibles – car sans sépultures. Les parents adoptifs – qui portent dans la pièce les noms la marâtre et parâtre – sont eux aussi ici, à la fois vivants et revenus du pays de la mort. Même le personnage principal, le fils, est un sexagénaire qui flotte errant, ou donne l’impression de flotter dans une espèce de voyage psychopompe, à la lisière confuse de la vie et de la mort.

Les spectres donc, dès la première réplique, nous font songer à l’apparition du père d’Hamlet, dans la pièce de Shakespeare. Voyage dans la mort qui m’a fait penser aussi à un personnage d’une pièce de Koltès qui revient de l’au-delà, en héros rouquin, et qui fait bouger les lignes de fracture entre la vie et la mort, dans la pièce Sallinger.

Le fils : Père ! (Silence) Père ! (Silence. Se présente un vieux dans une redingote élimée, le parâtre. Ebahi) Que fais-tu là, toi ?

Le parâtre : ...Tu veux déjà que je retourne ?

Le fils : Tu n’es plus mort ?

Le parâtre : N’aie pas peur d’un revenant.

Le fils : Il y a si longtemps que je ne t’ai vu, depuis ton… départ, à la veille de ton centenaire.

Et en même temps qu’il s’agit d’une affaire de spectres, c’est l’histoire d’une filiation, filiation difficile d’un fils qui ne se connaît pas de géniteur, tout en connaissant une forme de parentalité mais non génétique. Le parâtre particulièrement, apparaît comme un personnage de conflit et sous-tend l’enjeu dramatique. A cette difficulté de reconnaître la parenté filiale s’ajoute la question de l’identité en tant que fils. Est-il un enfant adopté ? Est-il un enfant qui a rempli l’espace impossible d’un enfant désiré mais non créé ou mort ? Qui est la vraie mère ? Qui est le vrai père ?

La mère : Tu n’as pas honte ! Aimer une autre !

(Elle déchire la photo)

Le fils : Elle m’a sauvé la vie !

La mère : Ce n’est pas impossible à une vivante.

Le fils : Tu as déchiré ma photo !

La mère : Non la sienne !

Mais cette pièce n’est pas un simple exercice narcissique de reconnaissance de soi, elle est aussi pleine d’une véritable douleur, de l’espèce que rapporte Primo Lévi, par exemple. Et encore, par ailleurs, elle peut s’apparenter à un registre plus léger, celui du film de Roberto Benigni, La vie est belle, où c’est le père qui se sacrifie pour l’enfant, le sacrifice étant également au cœur de Mère de guerre.

La mère : Assassinée ! Quel beau mot pour dire une agonie dans la suffocation, enveloppée d’une obscurité froide qui me gagnait intérieurement, nue, frissonnant dans le bunker où l’on espérait que l’eau coule sur nos corps pour nous laver de la sueur de plusieurs jours de voyage, c’était irrespirable avant qu’on n’entre dans ce que l’on croyait une douche, on sentait déjà la mort, avant le gaz, avant d’être piétinée dans la panique, piégée, haïssant mes semblables, aveugle mais non sourde à leurs hurlements… à notre silence… et ayant griffé le béton de mes ongles jusqu’au sang, pour me frayer une issue… honteuse d’être soulagée que le cri du dernier enfant ne fût pas celui du mien… et désespérée que, si le même sort lui arrivait, je ne serais pas à ses côtés…

La grande histoire et son atrocité sont traitées comme telles, sans pathos et avec efficacité, et tout ceci avec la douleur vraie de l’auteur. Car on reste au milieu de cette chambre anxieuse et noire comme tétanisé par la tournure ambiguë des choses. Bien sûr, le spectacle doit venir comme une autre explication, mais une simple lecture de la pièce donne déjà à voir un univers complexe et touffu, pris dans des replis intellectuels très séduisants et féconds.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.