La vie du cri -vie et cri, cri et vie, écriture du cri- Alain Marc (par Murielle Compère-Demarcy)
La vie du cri -vie et cri, cri et vie, écriture du cri- Alain MARC Éditions Unicité [274 p.] - 20 €
Dans La vie du cri, Alain Marc poursuit une exploration radicale de l’écriture comme geste vital, exposé et conflictuel. Refusant toute conception pacifiée de la littérature, il interroge le cri comme force originaire : non un thème, mais un rythme, une poussée, une expérience-limite engageant le corps, le langage et le sens de l’existence. L’ouvrage ne propose pas une théorie du cri, mais une épreuve de l’écriture confrontée à ce qui la traverse et la déborde.
L’écriture d’Alain Marc ne prend sens que dans une continuité : de livre en livre, de fragment en fragment. La vie du cri ne saurait être lue comme une totalité close sans risquer de figer le geste même qui la fonde. Ce geste relève d’une poursuite : écrire n’est pas atteindre, mais reprendre. Le cri y surgit au point de faille d’où sourd l’expression, éveillant la chair du langage autant que la chair humaine, selon la formule de Valère Novarina. Il est rythme — force qui prend à la gorge et impose à l’écriture sa cadence.
Écrire du cri, c’est écrire à partir de lui. Cette position met en tension le sujet écrivant, la source impersonnelle de l’écriture — ce « ça » qui excède toute maîtrise — et la forme que prend le texte. L’écriture devient alors acte, toujours reprise, toujours exposée à son origine obscure. Une telle expérience ne laisse pas indemne.
La filiation artaudienne est ici décisive. Dans Van Gogh, le suicidé de la société comme dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, Antonin Artaud engage une écriture qui détruit les croyances admises et met en crise la raison sociale. Dans Le Théâtre et son Double, la cruauté n’est ni violence ni provocation, mais nécessité vitale : incarnation totale de la voix, du souffle et du corps. Le cri y occupe une place centrale, non comme effet, mais comme force antérieure au sens. Artaud pointe ainsi l’anesthésie du corps moderne : « nous ne savons plus crier ». Ne plus crier, c’est ne plus vivre pleinement.
C’est dans cette lignée qu’Alain Marc inscrit son travail. Comme chez Artaud, il ne s’agit pas de produire un objet littéraire, mais de provoquer une expérience. Le cri devient ce qui attaque le langage, le met en danger et lui rend sa puissance d’impact. Cette écriture refuse l’ornement, la pacification du sens et la clôture formelle.
Autour de ce noyau se déploie une constellation d’auteurs convoqués comme « convives du banquet du cri » : Joyce Mansour, Francis Giauque, Bernard Noël, Pierre Guyotat, Pasolini, Maïakovski, Laâbi, Cendrars, Venaille, Calaferte, entre autres. Tous participent d’une littérature qui ne représente pas l’expérience mais la traverse.
La question demeure : comment approcher ce qui « ne se raconte pas » sans l’embaumer ni s’y abîmer ? Cette tension rappelle la rencontre rilkéenne avec l’ange ou encore l’écriture de Pascal Quignard, pour qui « le cri est un appel ». Il ne s’agit pas d’atteindre le cri, mais d’en soutenir la brûlure.
Les références à L’Expérience intérieure de Georges Bataille offrent un seuil de lecture décisif. Bataille y conçoit l’écriture comme traversée d’une énigme engageant toute une vie. Discontinuité, interruption, notes : une éthique de la forme qui trouve un écho direct dans La vie du cri. L’ouvrage procède par fragments, réflexions, conversations, approchant ce que l’on pourrait nommer « une trace originelle ».
Écrire du cri, c’est écrire contre : contre la littérature lorsqu’elle se referme sur ses formes, contre le style lorsqu’il devient signature, contre toute poésie désincarnée. Cette écriture engage une dimension éthique et politique, non par le message, mais par l’impact qu’elle exerce sur le corps du lecteur.
La vie du cri ne cherche pas à sauver la littérature, mais à l’éprouver jusqu’à son point de rupture. Écrire y devient un acte risqué, vital, où le langage accepte de perdre ses garanties. Le cri n’est pas ce qui se dit, mais ce qui arrive à l’écriture. En ce sens, La vie du cri ne se lit pas : elle se traverse.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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