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La Vache, Beat Sterchi (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 13.10.20 dans En Vitrine, La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Langue allemande, Roman, Zoe

La Vache (Blösch, 1983), Beat Sterchi, trad. allemand, Gilbert Musy, 471 pages, 22 €

Edition: Zoe

La Vache, Beat Sterchi (par Léon-Marc Levy)

 

Dans ce roman, point de guerre et de grands massacres comme l’Histoire nous en réserve régulièrement depuis toujours. Et pourtant il n’est question ici que de la Mort que l’homme porte en lui pour lui et pour les autres êtres vivants. Ce ne sont que des vaches ? Le cauchemar, sous la plume brûlante de Beat Sterchi, n’en est que plus terrifiant avec trois niveaux de lecture, l’un immédiat et déjà terrible, l’autre métaphorique et plus terrible encore, le dernier ontologique et ravageant.

Les flots de sang accompagnent les hommes comme ceux qui coulent dans leurs veines et, avec eux, la lâcheté, la faiblesse, le mépris, la misère de l’âme.

On peut lire ce roman comme un roman sur le monde rural, décortiquant avec réalisme la vie quotidienne des éleveurs laitiers et celle de leurs ouvriers agricoles, souvent issus de l’immigration espagnole ou italienne. L’étable, les déjections, les vaches malades, les vêlages difficiles, les temps de travail interminables avec le seul congé partiel du dimanche, la saleté, la solitude, constituent la scansion obstinée des jours qui suivent les jours.

On est en Suisse alémanique, avec des hommes rigides, durs au mal, sévères et souvent brutaux. Mais Ambrosio, petit Espagnol sec comme une trique qui ne sait pas un mot d’allemand va s’intégrer, grâce à son habileté professionnelle et son courage, à la ferme Knuchnel. Car malgré la rudesse des tâches, il y trouve organisation, efficacité, bêtes choyées ; on pourrait se croire au début du roman dans une pastorale idyllique où hommes et animaux vivent leur vie dans une harmonie divine, avec à sa tête, la reine des vaches, la magnifique Blösch. Les uns donnent leur travail et leur passion, les autres leur lait, abondant et gras. Un Eden retrouvé.

Le réveil du lecteur est brutal dès le chapitre II. L’Enfer n’est jamais loin, le Diable veille. C’est l’abattoir. Il va revenir encore et encore, effrayant, cauchemardesque, traversés d’images, de bruits, d’odeurs tout droit sortis d’un enfer de Bosch. Bosch, Blösch, c’est avec la reine déchue que le cauchemar atteindra son sommet. Beate Sterchi tricote son récit entre les deux mondes : un chapitre bucolique, et un chapitre sanglant, dans des collisions de plus en plus brutales.

« Cependant, les pelages roux et blancs des vaches knuchéliennes avaient été étrillés depuis longtemps, le paysan, Ruedi et Ambrosio préparaient les bêtes à cette première sortie depuis des jours déjà. On avait taillé tous les ongles, frotté les cornes avec un chiffon huilé ».

[…]

« Blösch sortit du wagon traînée par Krummen, passa la rampe de déchargement, une patte raide.

Elle était misérable, décharnée, écorchée, les os saillants, la peau pendante, les pis déformés par la machine à traire. Elle sentait le désinfectant à plusieurs mètres, elle sentait l’urine et la vaseline. Un squelette pitoyable qui s’arrêta une fois encore avant la balance pour pousser, dans un grand frémissement qui la parcourut de la queue à la tête, un long meuglement.

– Veux-tu, sale bête ! Krummen poussait et Krähenbühl lui tirait l’oreille pour déchiffrer la marque métallique qui y était accrochée.

– Et Blösch se tut ».

On peut lire aussi ce roman comme un acte militant qui dénonce la folie meurtrière des hommes à l’égard de leurs compagnons animaux. La folie viandarde, capable d’aller jusqu’à l’absurdité d’abattre des bêtes impropres à la consommation bouchère. Comme un vent de destruction que rien ne peut arrêter, comme une métaphore de la cruauté infinie des hommes qui ont montré – dans une histoire récente – leur capacité à faire à d’autres hommes ce qu’ils font aux bêtes dans les abattoirs. Sterchi sait que la dimension métaphorique de l’abattoir est frappante et ne peut manquer d’évoquer d’autres abattoirs destinés à des humains. Jusqu’à s’y méprendre, en éprouver un frisson glacé qui vous passe sur l’échine.

« La ville dormait encore. Un mur gris de brouillard et de béton s’élevait de l’autre côté des voies derrière la rampe de déchargement du gros bétail. Des néons scintillaient : MATRA en grandes lettres rouges et MACHINES TRACTEURS en petites lettres bleues. Et au-dessus de la silhouette des fabriques et des entrepôts une cheminée interminable comme si elle s’enfonçait dans le ciel au-delà de brouillard. Et une enseigne tout en haut : VON ROLL. A côté, plus petite et noire, la cheminée de l’usine d’incinération des déchets d’abattoir ».

La Vache est l’épopée désespérée et désespérante des hommes sur la terre. « Hell is empty. All the devils are here » (William Shakespeare, The tempest). Tous les démons sont parmi nous, en nous. Le roman de Sterchi est un effroyable constat sur l’état de l’humanité, ravagée par sa violence, son aptitude à la haine qui ici atteint tout ce qui vit. Les ouvriers immigrés qui travaillent en ce « pays béni » sont haïs comme les animaux qu’ils tuent. Ambrosio – étourdi par la folie de l’abattoir où Knuchnel finit par l’envoyer – en éprouve un malaise qui retraverse l’ontologie, brouille les frontières entre la condition animale et la condition humaine.

« Mais caramba ! Ce corps émacié qui avait été arraché du fond d’un wagon à bestiaux, hurlant si misérablement sa peine, meuglant si lamentablement dans le brouillard matinal, ce corps, c’était celui d’Ambrosio aussi. Les plaies de Blösch étaient ses plaies, la perte d’éclat de son pelage, c’était sa perte, les creux profonds entre ses côtes, les trous immenses autour du bassin, ils se creusaient dans sa chair aussi, ce qui manquait à la vache, on le lui avait pris aussi. La claudication de Blösch, son pas traînant et hésitant, c’était Ambrosio au bout d’un licol ».

Une lecture éprouvante mais absolument nécessaire. Pour le vertige qu’elle propose à l’esprit des hommes. Pour la beauté suffocante de ces pages (la préface de Claro et la traduction de Gilbert Musy sont impeccables).

La littérature dans sa haute noblesse.

 

Léon-Marc Levy

 

Beat Sterchi est né en 1949 à Berne et a travaillé aux abattoirs (son père était boucher). Il publie en 1983 la Vache qui est traduit en français en 1987 avant cette nouvelle édition.

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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /