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La Poupée russe, Gheorghe Craciun

Ecrit par Patryck Froissart 22.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman

La Poupée russe (Pupa rusa), éd. Maurice Nadeau, mai 2017, trad. roumain Gabrielle Danoux, 450 pages, 25 €

Ecrivain(s): Gheorghe Craciun

La Poupée russe, Gheorghe Craciun

 

Quel destin que celui de Leontina, l’héroïne de ce roman fleuve !

Porteuse de tous les espoirs, de toutes les illusions, de tous les excès, de toutes les déviances du régime communiste, en particulier durant les trente-cinq années de pouvoir de Ceausescu, Leontina suit une trajectoire aléatoire, dont le sens lui échappe, dans une société marquée par l’arbitraire du népotisme et par la bureaucratie du parti, tatillonne, suspicieuse et pleine de menaces, dont le bras justicier est incarné par la tristement célèbre Securitate.

Belle, sportive de haut niveau, membre de l’équipe nationale de basket, après une éphémère velléité, lors d’un déplacement à l’étranger pour un tournoi international, de déserter, Leontina s’intègre avec succès dans la société kafkaïenne de l’ère Ceausescu et profite à corps perdu de la seule liberté totale qui lui est faite, celle d’une vie sexuelle sans attache, ponctuée de partenaires multiples, licence sexuelle censée représenter le revers révolutionnaire du mariage bourgeois mais vite devenue instrument d’ascension sociale aussi nécessaire que la délation.

Le titre du roman en appelle à la fois à la complexité du personnage et à celle de la Roumanie Socialiste qu’incarne pleinement Leontina.

Leontina est foncièrement décomposable, comme son prénom, en Leon et Tina, deux dénominatifs, l’un masculin et l’autre féminin, dont la dualité entraîne des comportements et des tensions psychologiques, à la limite de la schizophrénie, ayant pour source une bisexualité parfois mal assumée.

Son nom est un mot cassé en deux, comme la nuit et le jour, comme l’ombre et la lumière… Tina sent que Leon est la partie de son corps et de son cerveau dont elle a peur…

Leontina, par l’excellence du niveau sportif auquel elle parvient dès l’adolescence, est rapidement repérée par l’oligarchie roumaine pour qui les compétitions internationales sont un support privilégié de propagande à la gloire de « la bonne santé » du système.

Leontina, poussée en avant par le parti qui l’inscrit d’office dans « le lycée du dessus », est en retour fortement incitée à devenir une des animatrices rédactrices de la cellule locale des Jeunesses Socialistes.

Plus tard, en conséquence de la faute qu’elle a commise pour avoir eu la fugitive envie de « passer à l’ouest », est forcée, sous peine de sanction pour cette trahison, de rédiger des « fiches » à transmettre régulièrement à la Securitate sur les habitudes, les propos, les comportements, les pensées de ses amis-amies, fréquentations, relations et, à l’occasion, de personnages plus importants qu’on lui demande de rencontrer, voire de séduire.

Leontina espionne et Leontina est espionnée. Leontina sert un parti, une organisation et un Conducator constituant un système dont elle n’est pas idéologiquement une adepte enthousiaste. Leontina, dans la longue litanie de ses amants, est tantôt séductrice, tantôt séduite, tantôt manipulatrice, tantôt manipulée.

Leontina suit une trajectoire aléatoire au hasard des montées en grâce et des tombées en disgrâce au sein d’une machine politique qui prend et jette les êtres comme des jouets.

Ainsi Leontina apparaît-elle comme la poupée russe qu’annonce le titre.

Mais cette image de la poupée russe est, de façon macroscopique, également symbolique du monde au sein duquel s’agitent, à l’aveuglette, Leontina et les individus composant le microcosme qui entoure horizontalement et verticalement notre personnage. L’auteur démonte et montre cette organisation étroitement stratifiée en les multiples couches des réseaux de la dictature, depuis Leontina jusqu’au Conducator Ceausescu, suprême poupée enveloppante elle-même manipulée tour à tour, au moins durant la première partie de son règne, par le pouvoir russo-soviétique et, de manière contradictoire et subtile, par l’ennemi occidental…

Ainsi la poupée russe qu’est Leontina est elle-même allégorique de la poupée russe que constituent l’ensemble soviétique et ses satellites, y compris la Roumanie, quoique dissidente.

L’auteur joue sur la pluralité des voix narratives, dont celle d’une narratrice non identifiée, non « matérialisée », et donc sur une large gamme de focalisations permettant de juxtaposer différentes visions critiques, toutes expressément négatives, des mécanismes de contrôle, de conditionnement et de propagande mis en œuvre par le régime. Il interfère en outre directement dans la trajectoire narrative en y intercalant à intervalles réguliers des descriptions pamphlétaires d’une acerbité féroce et d’une ironie acide, présentées, avec une typographie d’articles de journaux, sur deux colonnes, et, de façon paradoxale, sous forme d’un discours poétique et parfois logorrhéique (à la manière emphatique des discours officiels) rompant les règles de ponctuation, ce qui procure un relief violent à leur contenu satirique.

En République Socialiste de Roumanie, les mots s’affolaient de bonheur […] Hystériques ils sortaient des dictionnaires et se préparaient pour le défilé […] Les mots frémissaient de bonheur dans l’air sulfureux des stades, dans la pissotière idéologique de la télévision […] Le mot PARTI entrait dans les églises dans les cinémas profanait les tombes et les aires de jeux pour les enfants déchirait les synapses de la mémoire collective se déposait comme du sable invisible sur les assiettes des soupes populaires…

A d’autres moments la narration est interrompue par des « Notes de l’auteur » s’inscrivant dans le temps de l’écriture, par lesquelles le romancier s’interroge et se répond à lui-même à propos de son roman et de l’acte d’écrire, ou s’auto-analyse sur l’état d’esprit qui est le sien au moment où il écrit ceci ou cela, ou raconte une anecdote illustrant l’atmosphère du pays, ou devient Pygmalion dans une relation équivoque avec son personnage Leontina…

Je suis dans la cuisine et je pense à ce roman…

C’était pendant l’été et je me trouvais dans la gare d’une petite ville de Transylvanie, j’attendais le train…

On était à l’automne de l’année 2000. Je m’étais établi à Bucarest où j’avais acheté une garçonnière…

Leontina était un prénom que je détestais précisément pour pouvoir aimer l’être qui le portait…

Leontina ressemble à toutes les femmes du monde, car elle est la femme avec qui tu veux coucher…

Dans le cours de l’histoire déjà riche de ces multiples voix, la narratrice se pose comme personnage intra-diégétique par l’emploi régulier du Je ou du Nous, passe au Tu, intègre des pages de jeux de mots, insère des commentaires, opère des plongées en arrière dans l’enfance de son personnage, rapproche Leontina d’Emma Bovary, voit la société roumaine avec les yeux désenchantés de son héroïne, alentit le courant narratif sans qu’en souffre le rythme de la lecture.

Elle vivait et s’acclimatait. Elle était entrée dans leur politique de putes et se devait de devenir à son tour une pute…

La montée des échelons dans le cadre du Parti n’est cependant jamais définitive. Leontina connaîtra la disgrâce, avant que le régime lui-même, considéré comme inébranlable pour les siècles des siècles, ne s’effondre d’un coup comme un château de cartes…

Mais, en vérité, quel destin que celui de Leontina, l’héroïne de ce roman fleuve !

A noter : l’insertion dans l’ouvrage de quelques dessins à la manière de Cocteau (représentant Leontina ?), œuvres de la main même de l’écrivain.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Gheorghe Craciun

 

Né en 1950 et décédé en 2007, Gheorghe Craciun est l’auteur de plusieurs romans et essais en Roumain. La Poupée russe, publiée en Roumanie en 2004, puis rééditée en 2007, est sa dernière grande œuvre, pour laquelle il obtint le prix de l’Union des écrivains roumains dans la catégorie prose en 2004 et le Premier Prix de prose de la revue Cuvântul la même année.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.