La partition intérieure, Réginald Gaillard

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La partition intérieure, Réginald Gaillard

Ecrit par Philippe Leuckx 14.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Les éditions du Rocher

La partition intérieure, octobre 2017, 264 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Réginald Gaillard Edition: Les éditions du Rocher

La partition intérieure, Réginald Gaillard

 

 

Après trois livres de poésie, Réginald Gaillard, maître d’œuvre de la revue NUNC et des éditions du Corlevour, se lance dans le genre romanesque, avec un roman qui ne sent rien de la précipitation mais regorge de maîtrise.

Sur le triple thème (harmonisé par une écriture elle-même mélodieuse) de la musique, de la foi et de l’amour altruiste, le jeune romancier embarque ses lecteurs sur des terres que peu vraiment empruntent aujourd’hui : l’histoire de ce journal de bord tenu par un prêtre, dans un village reculé du Jura ; de longues considérations sur la foi ; des personnages hors du temps millimétré d’aujourd’hui ; des sentiments qui n’ont pas peur de s’exprimer (on connaît l’adage : on ne fait pas de grande littérature avec… terriblement faux).

Un jeune prêtre arrive dans ce village de Courlaoux, il vient de Paris, et pour apprivoiser ses nouvelles ouailles, va mettre un certain temps. Le calme du lieu, l’étrangeté de certains habitants, tout l’invite désormais à une nouvelle « partition » de sa vie spirituelle. De 1969 à 2011, son trajet de vie recluse va rencontrer deux personnages extraordinaires, dans le double sens du mot : Jan, compositeur en mal d’amour et de séparation, vit les affres de la création et a décidé lui aussi de rompre avec la grande ville (il vient d’Amsterdam), et Charlotte, être mal perçu par la population locale, qui fréquente assidûment les cimetières, semble à toutes et à tous une arriérée, complètement marginalisée par une vie d’ascète, à contre-courant des us et coutumes de la région.

Le narrateur, ce prêtre qui apprivoise non sans mal ses nouveaux lieux de vie, va tout doucement s’approcher de ces deux êtres exceptionnels, et en faire des proches, des amis, des confidents, perçant peu à peu le lourd mystère qui préside à leur vie.

L’on découvre ainsi le frère de Charlotte, Thomas ; le passé de Jan, que des pages de journal retrouvées éclairent ; les personnages de Roger et de Marijke…

Et surtout, la vie toute simple, que la foi, l’amitié, la volonté de combattre les avanies et les aléas du quotidien traversent et nourrissent, prend dans les pages qui nous sont offertes une ampleur insoupçonnée, un don.

La louange que ce livre âpre célèbre et honore vise la qualité des personnages qu’on sent proches, fragiles, toujours pris dans les rets de la pudeur et de l’humilité. Le prêtre qui relate les faits, longtemps après, a compris que sa vie là au plus près des plus pauvres, des plus fragiles était l’essence même de sa foi et de son engagement. Il sent très bien que Jan brûle sa vie à vouloir trouver la note haute de sa musique, souhaitant la réclusion dans sa propre maison, refusant de céder à la facilité, jetant dans les bennes ses partitions. Chez Charlotte aussi, c’est un travail de prospection lente qui lui fait exhumer les qualités insignes d’une femme, taiseuse, qui cède peu à son interlocuteur, mais qui vit sa foi – quitte à dérouter autrui d’une manière rare, celle d’une sainte.

Non cette histoire n’est pas un nouveau Journal d’un curé de campagne, ni le ton ni l’écriture ni le climat recréé n’évoquent le livre de Bernanos. Il y a ici, dans l’offrande d’une douceur des choses au milieu de ce qui peut nous briser, nous atterrer, nous faire douter, un désir de montrer que la foi vécue n’est pas un vain mot. Elle est ce ferment de solidarité, d’amitié, d’amour au cœur du réel, même le plus insupportable. Il est vrai que de sombres évènements parcourent le livre mais combien aussi de lueurs, de gestes de don et de silence mûri.

L’écriture, très belle, réussit à donner corps, chair et vie à des personnages, qu’on ne rencontre plus beaucoup sans doute parce qu’ils sont entiers, dévoués corps et âme à sauver ce qui peut l’être de la vie ; ce style, jamais précieux mais d’une précise description du monde paysan, jurassien, et des souffles de vie qui animent ces trois personnages principaux : un prêtre, un artiste, une femme un peu égarée.

Le livre, admirable réflexion sur nos « partitions » intérieures (drames, confusions, contradictions, batailles de l’esprit), remplit magistralement sa mission : éclairer un peu mieux, un peu plus la vie.

Corlaoux existe en topographie jurassienne. Il existe aujourd’hui, et pleinement, en littérature.

 

Philippe Leuckx

 


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A propos de l'écrivain

Réginald Gaillard

 

Réginald Gaillard est l’auteur de trois livres de poésie. Il anime la revue Nunc, et dirige les éditions poétiques de Corlevour.

 

A propos du rédacteur

Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut) le 22 décembre 1955.

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, italienne, portugaise, japonaise

Genres : romans, poésie, essai

Editeurs : La Table Ronde, Gallimard, Actes sud, Albin Michel, Seuil, Cherche midi, ...